Lorsque je parle de mon sport à des néophytes, je me rends compte que la nature de ce que je pratique comme activité n’est pas toujours bien définie.
J’ai déjà relaté divers aspects entourant la vie d’un cycliste, mais je me rends compte que je n’en ai toujours pas abordé l’aspect principal : la course elle-même.
On pourrait résumer une course à ceci : 2 heures à pédaler comme un forcené après le fameux « il reste 15 secondes…Go ! », le passage de la ligne d’arrivée, satisfaction ou déception (c’est selon), bonne bouffe, repos, encore plus de bouffe, dodo, merci bonsoir. En fait, c’est un peu plus coloré que ça comme expérience.
Tout commence la veille, où chaque coureur exécute sa propre routine. Après quelques temps d’entraînement méticuleusement calculé, le but est d’arriver au top le jour J. Certains vont rouler la veille, d’autre pas. Certains mangeront des pâtes (pour les glucides lents), d’autre de la crème glacé (pour la santé mentale). Pour le reste, il y en a qui vont se livrer à des séances de visualisation du parcours, mentalement ou encore en temps réel sur des images tirées d’une caméra vidéo fixée sur le casque lors d’un entraînement. Ou sinon, (c’est plutôt mon cas) un bon vieux film de Chuck Norris saura enflammer l’esprit du guerrier, indispensable le lendemain. Une bonne nuit de dodo, et normalement tout est sous contrôle.
Le matin du jour J, les plus motivés vont rouler aux aurores, dès leur réveil, afin d’activer leur organisme pour la course, qui se déroulera quelques heures plus tard. D’autres ne seront sur pied que deux heures avant le départ. Pour nous autre, coureurs élites, les courses se déroulent normalement entre 11h30 et 14h. Pour ne pas subir le fameux « bunk », comme on dit dans le jargon, la gestion du diner demande un sans faute et une bonne connaissance de soi. L’alimentation est donc cruciale ; ne pas trop manger, juste assez, pas trop tôt et pas trop tard, pas trop lourd et pas trop léger…
Ensuite, quelques temps avant le départ, généralement dans l’heure qui le précède, c’est le temps de s’échauffer. Pour ma part, j’aime bien rouler une trentaine de minutes sur le bitume à un rythme juste assez élevé pour vous faire suer des aisselles. D’autre préfèreront se livrer à des séances de sprints endiablées pour arriver au top à la ligne de départ, et les plus motivés s’activeront sur le vélo stationnaire, bien à l’abri sous une tente d’équipe.
Vient finalement le fameux départ et son moment d’angoisse. Le stress fait doubler le rythme cardiaque et atteint un summum lorsque le commissaire de course lâche le fameux « 15 secondes… » Tout ce stress est enfin déchu par la puissance salvatrice d’un GO rédempteur. C’est parti pour environ 1h45 à 2h d’effort répartis sur 5 à 6 tours de parcours, l’adrénaline dans le tapi à un rythme à peine tenable pour 5 minutes. L’astuce consiste alors à réussir à se faufiler parmi les premiers à la première section boisée, où le sentier se rétrécit considérablement. Autrement dit, ces quelques instants de début de course se déroulent comme si nous n’avions que 5 minutes d’effort à fournir : à bloc.
Le rythme s’installe alors tranquillement et les écarts entre coureurs se creusent progressivement. À présent, le tout réside dans la bonne gestion de la course : ne pas trop pousser mais être en mesure de répondre aux attaques des autres coureurs, et bien sur, terminer en force. Pour ma part, je considère qu’une fois la première moitié de course terminée, la véritable bataille peut alors débuter. Les coureurs partis trop vite sont rattrapés et l’acharnement face à la douleur devient la seule arme valable dans cette lutte. Encore là, tous ont leurs petits trucs pour surmonter la douleur. En ce qui me concerne, j’aime bien m’encourager lors de l’avant dernier tour en me répétant qu’il ne me reste plus qu’une fois à passer par cette section. Ou encore, certains fétiches peuvent remonter le morale : j’ai déjà collé bien à ma vue sur mon vélo un portrait de Chuck Norris me demandant ce qu’il ferait dans cette situation…Disons que ça remet les idées à leurs places. Et quand le dernier tour commence pour de vrai, tout le chemin parcouru jusqu’alors ne compte plus. Une lutte à mort s’amorce, puisque la fin est proche. Je joue le tout pour le tout et tente de rattraper un maximum de coureurs. Si le sort le veut bien, j’aurai alors la chance de vivre l’excitation d’un sprint de fin de course avec d’autres concurrents.
Chaque fois que je franchis la ligne d’arrivée, je me rappelle pourquoi je participe à toutes ces compétitions. Toute cette préparation ardue et tous les sacrifices valent la peine lorsque ce sentiment du devoir accompli panse tout mon corps endolori par deux heures à tester ses limites.
Vient alors une autre des joies du cyclisme, celle de la récupération. D’humeur légèrement euphorique, je passerai alors les quelques heures suivant l’épreuve à me nourrir des meilleurs victuailles, à relaxer et à me plier à un rythme de pacha. Pendant le jour ou les deux jours suivant, tout dépendamment de l’hypothèque infligée à mon corps, je passerai un peu de bon temps à me prélasser sur mon vélo pour quelques petites sorties de récupération. J’en profite alors pour penser à la prochaine compétition et à calmer mes ardeurs tellement j’ai hâte de recommencer tout ce manège physique et émotionnel.


