J’ai souvenir encore

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Chronique d’un X

par jean-claude tremblay

J’avais à peine quelques pommes de haut, mais j’ai souvenir encore de la table tournante en faux bois, posée sur la table du salon, avec les numéros 33 et 45 écrits dessus. Non loin de là, une bibliothèque remplie de grosses cassettes 8 tracks, dont une qui a marqué mon enfance. Sur le dessus, un drôle de monsieur, portant costume noir, nœud papillon et grosses lunettes farfelues. Pieds palmés debout dans sa piscine et fortement moustachu, l’avez-vous reconnu?! Vous avez trouvé : c’était Patrick Zabé!

À cette époque, Ciné-Quizz discutait du film de l’après-midi. Il fallait surveiller l’étoile du jour qui allait apparaître durant la projection pour gagner un prix. Je me souviens d’avoir vu cette étoile lors de la présentation du film  Pour une poignée de dollars, de Sergio Leone, avec son acteur adulé, un certain Clint Eastwood. Pendant ce temps en trame de fond, la musique typique des spaghettis westerns : des cœurs, du banjo, des carillons et des flûtes de pan sous la gouverne du maître dans le genre, Ennio Morricone.

À un certain moment, je constate que mes parents sont consternés, l’air mystifié regardant avec intensité la télé. Cette fois, ce n’est pas un classique léger qui est en train de jouer, mais une tragédie bien réelle qui est annoncée par un journaliste aux yeux fatigués. C’est le chanteur Joseph Ira qui vient de décéder, son cœur a tout simplement lâché. Une génération pleure cet homme plus connu sous le nom de Joe Dassin, parti vers les étoiles en août 1980.

Puis, lentement mais sûrement, les pommes s’ajoutent à ma grandeur. J’ai mémoire d’un voyage en Abitibi, à l’époque où le parc était gravelle, où la radio de la Pontiac Parisienne grise métallisée de mon père jouait Dubois. Ce même homme, que j’allais rencontrer une trentaine d’années plus tard, lors d’un concert improvisé, pour souligner la fin d’année d’une classe de maternelle de mon quartier. Si Dieu existe, a capella, voilà ce qu’il a chanté aux petits anges et à leurs parents touchés, et bouche bée. Que je parte demain ou dans une éternité, ce moment restera à jamais gravé – merci, Claude, j’aurai toujours souvenir encore.

Et le temps passe. Je suis constamment bordé par cette musique qui anime et élève mon enfance unique. Tex, Ginette, Pauline, Renée et Gilles sont les têtes d’affiche d’une époque mi-70. De Dalida à Alain Barrière, toujours bien vivant et fort de ses 81 ans, il me faudra attendre le début 1980 pour commencer à faire mes propres choix.

Entre les mélodies de Goldorak, Capitaine Flam, Albator et le Petit Castor, j’ai souvenir encore d’un virage autonomiste bien assumé, grandement influencé par mon cousin Karl, qui m’initie à la chanson As-tu du feu, non, mais j’ai du beurre de pinottes. Ça y est – je suis encore petit, mais je comprends que j’aime cette chanson, même si ce n’est pas la préférée de mes parents – le cordon se coupe, lentement mais sûrement.

Quelques années plus tard à la maison maternelle, c’est le dilemme d’une vie : un budget restreint, un seul choix possible. « Michael Jackson, ou Boy George, mais pas les deux – alors choisis! », me lança ma mère avec autorité. Pour moi, c’était la fin du monde. Imaginez si aujourd’hui votre choix le plus complexe se résumerait à choisir entre deux cassettes! Ouf, il me semble que j’en prendrais des problèmes comme ceux-là!

En écrivant la présente chronique, le doute s’installe, celui de la cohérence. Je me dis que pour un homme qui fait l’apologie constante du présent, je me trouve assez nostalgique merci! Puis, je réfléchis et je me réconforte en pensant à la nuance suivante : vivre dans le passé et avoir des réminiscences occasionnelles d’épisodes qui vous font vibrer sont deux choses séparées. Le passé n’est pas garant de l’avenir et, à mon sens, on ne doit point y résider, au risque de perdre le présent.

Cependant, revisiter ses pièces maîtresses, celles qui ont contribué à forger la beauté que vous êtes devenu aujourd’hui est tout indiqué.

« Don’t die with your music still in you », écrivait un de mes auteurs préférés. Librement traduit, ça donne ceci : « Ne mourez pas sans avoir exprimé votre musique ». J’ai la soudaine envie de vous demander : et vous, quelle musique avez-vous envie de jouer? Puisse le passé nous rappeler l’importance du présent, et souligner la nécessité pour chacun d’entre nous de trouver et de jouer sa propre chanson.

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