La leçon de Marie

La leçon de Marie
Mimi Legault
Chroniques

La chronique à Mimi

par par Mimi legault

Grand-maman Marie ne m’a jamais raconté d’histoires. Elle n’était pas ce qu’on nomme aujourd’hui une vraie mamie. Elle vivait à deux pas de notre maison. C’était une femme d’affaires qui, à 73 ans bien assumés, administrait fort bien sa vie sans jamais gérer celle de ses enfants. L’autonomie et elle couchaient dans le même lit.

Devenue veuve dans la jeune quarantaine avec quatre enfants à nourrir (dont mon père), elle a pris les choses en main jusqu’à son dernier souffle. Elle cumulait plusieurs fonctions. Elle achetait et revendait des immeubles, était agente de permis de chasse et de pêche et, avec ses doigts de fée, réparait des manteaux de fourrure. Elle possédait son auto, une immense maison fleurie, un jardin spacieux et un grand sens de l’humour. Elle en menait large, mais demeurait d’une humilité désarmante.

Un jour, elle annonça à la famille qu’elle partait pour quatre semaines visiter son frère en Alberta, qu’elle n’avait pas revu depuis 45 ans. Elle voulait en profiter pour visiter l’Ouest canadien. Elle est revenue une semaine plus tard dans un cercueil, décédée durant son sommeil.

Le 1er janvier, en soirée, c’est Marie qui recevait ses enfants et ses quinze petits-enfants. Elle ne négligeait rien pour que chacun se souvienne longtemps de ses réceptions. C’était somptueux, tout coulait à flots.

Chaque année, l’un des adultes était élu pour faire le père Noël. J’avais huit ans lorsque, cette année-là, elle décida d’offrir vingt dollars à l’enfant qui découvrirait qui se cachait sous la barbe du bonhomme rouge, nous assurant que la personne élue serait présente dans la maison.

Mon côté détective prit immédiatement le dessus. Je me promenais dans la demeure avec un calepin sous le bras, épiant quel adulte s’éclipserait discrètement autour de 23 h 30. J’avais coché chaque présence et, pourtant, le père Noël se présenta à minuit pile. Grand-maman Marie attendit nos résultats, mais aucun des petits-enfants ne put lui livrer un nom. « Ho! Ho! Ho! », mais moi, je n’avais pas le cœur à rire. À la fin de la remise des cadeaux, le père Noël se leva, enleva son déguisement et Anna apparut dans toute sa splendeur.

Anna!

Elle était au service de grand-maman depuis des années. Elle faisait son ménage, préparait ses repas. Dans le temps, on disait une bonne à tout faire, je crois. Mais pour moi, ce choix n’était pas juste et je le fis savoir haut et fort.

Malaise…

Grand-maman tira au sort le vingt dollars en question et je fus l’heureuse élue.

Un autre beau malaise…

Le lendemain, mon père me demanda de le suivre dans son bureau, ce qui n’était jamais de bon augure. Il écouta ma version qui était claire : selon moi, Anna ne faisait pas partie de la famille, elle n’était donc pas admissible à faire le père Noël. Et là, mon père me parla dans le blanc des yeux. Je ne vous citerai pas son long discours, mais croyez-moi, j’en pris bonne note. À la fin, il me dit simplement : « Tu sais ce qu’il te reste à faire, ne me déçois pas une seconde fois ».

Je partis sur-le-champ porter mon précieux gain à grand-maman, en m’excusant mille fois plutôt qu’une de ma bévue, et en lui affirmant que je ne méritais pas l’argent gagné. À ma grande surprise, elle refusa net mon offre. Fiou! J’étais tellement heureuse de sa réaction. À moi le jeu de table de hockey que je prévoyais acheter avec mon gain.

Mais mon bonheur fut de courte durée, puisque Marie enchaîna : « Je pense qu’il y a une autre personne qui mériterait grandement ce vingt dollars ». « Où est-elle? », lui ai-je demandé. « Elle fait le ménage dans le salon. J’ai reçu hier mes petits-enfants qui ont laissé quelques traces… », me répondit-elle en souriant.

Anna était là. Fidèle au poste, à genoux, qui ramassait les babioles de la veille. Je me suis assise par terre à ses côtés en lui tendant l’argent qui représentait pas loin de son salaire (logée et nourrie) hebdomadaire. Sans un mot, elle le prit et le glissa dans la poche de son tablier, puis me donna un baiser sur le front.

À ce moment précis, j’ai su à quoi ressemblait un véritable moment de bonheur. Je ne sais pas pourquoi, mais cette fois-là, je me sentis vraiment riche!

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