Les intouchables

Les intouchables
Mimi Legault
Chroniques

La chronique
À mimi

Voilà maintenant deux semaines que l’ouragan Harvey-Weinstein, accusé aux États-Unis par des dizaines de femmes d’agressions sexuelles, a franchi les frontières (c’est tellement facile) et s’est abattu sur le Québec. Les Salvail, Rozon Aubut, Brûlé (pour le moment) ont été éjectés de leur chaise royale où ils régnaient en maîtres. Ils étaient tellement puissants que la peur ne provenait pas d’eux, mais de leurs nombreuses victimes.

Chacune dans son coin, isolée et sans grands recours, choisissait le silence et la souffrance dans une vie défigurée plutôt que d’affronter, suite à une plainte officielle, le côté judiciaire.

Ces despotes ont oublié qu’une agression sexuelle, c’était comme vivre à côté de la Corée du Nord : un jour, ça péterait. Pour certains abuseurs, Dieu leur a donné deux cerveaux, un gland et un petit…

L’Homme est un animal qui devient contrarié lorsqu’on refuse d’obéir à ses instincts. Ai-je dit animal? Bon, un animal soi-disant raisonnable qui transforme son entourage en un grotesque film d’horreur. Il devient alors un monstre carnivore qui mesure la justice de ses actes à la puissance de ses griffes.

Ces hommes se croyaient intouchables jusqu’au moment où, dans un combat pourtant inégal, une volée de mouches a affronté un troupeau d’éléphants. Pour une des rares fois, j’ai salué bien bas les réseaux sociaux.

Mais il ne faut pas traiter un crocodile de sale gueule tant que l’on n’est pas sorti de l’étang.
La force du nombre devenait de première nécessité. Un abusé, c’est un petit flocon de neige, mais réuni par centaines, il vous organise la plus formidable des tempêtes.

Je défie ici chaque lecteur et lectrice à revenir sur son passé pour vérifier à quel moment ils ont connu quelque agression si petite soit-elle. Moi la première, j’ai réfléchi en me disant que non, jamais je n’avais été agressée. Soudain, un ou deux souvenirs ont ressurgi à la surface. Rien pour s’énerver le poil des mollets. N’empêche.

J’ai six ans. Près de chez moi, un petit veau vient de naître. Avec mon amie Denise, nous entrons dans l’étable où se trouve un fermier. Pour que je puisse mieux voir le nouveau-né, l’homme me soulève de terre et je sens sa main baladeuse dans mon entrejambe. Je me mets à crier et à hurler. Hébété, il me remet aussitôt sur le sol, invitant cette fois ma jeune amie au même stratagème. Il l’espère moins… bruyante. Je la tire par la manche. On se sauve. Je cours raconter le tout à mes parents, unique réseau que je connaissais. Mon père veut aller lui casser la gueule, maman le calme. Tous les deux me félicitent pour ma réaction et me demandent tout simplement, mais avec fermeté, de ne plus jamais retourner à cet endroit. Fin de l’épisode.

Si j’en parle, c’est pour souligner un abus de trop qui, multiplié par cent, finit par faire des millions de cas où des gens en position de pouvoir ont abusé de leurs forces. Ces briseurs d’âme à grande appétence, ont-ils une conscience? L’auréole leur sert un peu trop la tête; ils demeurent certains de leur puissance. Il ne leur vient même pas à l’idée d’être pris les culottes baissées. C’est bien pour dire, il se trouve des humains grands et forts qui manquent pourtant de hauteur.

On a pu lire dans des lettres adressées aux médias leurs tartines beurrées épais de supposés regrets, mais sous-entendant davantage d’être en beau maudit que leurs gestes sexuels soient révélés au grand jour. Ma plus grande crainte, c’est que cette vague de délations finisse par venir mourir sur la grève. Que l’abuseur devienne abusé par une médiation trop large. Il ne faut pas que la crise d’hier devienne la blague de demain. Comme disait Simone de Beauvoir, « ce qu’il y a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue ». Ma peur, c’est que l’omerta regagne ses lettres de noblesse face à certains bedeaux de la rectitude qui encourageront les femmes à se rendre une par une au commissariat le plus près. On a vu dans le passé ce que cela a donné. Voilà maintenant que la chaîne a débarqué : cette fois, ce sont les abusés qui sont devenus les véritables intouchables. Voilà une bien grande victoire.

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