L’intimidé

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Chronique d’un X

Par Jean-Claude Tremblay

Mari, père et fils. X de génération, homme d’affaires de profession. Rebelle sensible et constructif, ardent dénonciateur d’injustices.  Protecteur des siens, éternel Laurentien. Amoureux de la plume et contributeur en devenir, souhaitant mériter l’attention des lecteurs qui le désirent.

 

L’autre jour, j’ai entendu mes parents parler entre eux de leur discussion avec les gens de mon école. Ils se sont fait dire par la direction qu’elle prenait l’intimidation très au sérieux. Ils se sont fait dire que l’école appliquait le protocole ministériel responsable de la lutte contre l’intimidation. Ils se sont fait dire que l’école suivait les règles, qu’elle avait un « plan d’action concerté », et un « cadre légal » rigoureux. J’ai rien compris! J’imagine que c’est normal que je ne comprenne pas tous ces grands mots, j’ai même pas 10 ans. Moi, quand on m’a rencontré à l’école, parce que trois garçons m’avaient donné des coups de pied dans le ventre, j’étais content. J’étais content parce qu’on m’a dit qu’à cause de ça, j’avais une permission spéciale : je pouvais passer voir la direction quand je voulais, sans prendre rendez-vous. Je n’ai pas pu y aller encore, la porte est toujours fermée, mais je vais me reprendre. En plus, la direction a même réprimandé ceux qui avaient fait ça. Elle les a privés de récréation pendant une journée au complet – wow, j’aurais pas aimé ça être à leur place, c’est comme une récrée manquée par cinq coups de pied donnés! Je ne sais pas pourquoi, mais mes parents semblaient vraiment déçus et toujours inquiets, malgré ce fameux protocole, et la conséquence que les intimidateurs ont reçue.

Je ne sais pas pourquoi des gens me tapent dessus. Ou m’insultent. Ou m’ignorent. Ça me fait de la peine, mais ça fait aussi de la peine à mes parents, et à mes grands-parents. Je suis peut-être jeune, mais je commence à connaître le mot humiliation. Des fois, je me dis que c’est de ma faute, que je mérite peut-être les coups de pied, les poussées et les jambettes à l’école. Au fond, j’ai peur qu’ils aient raison, quand ils me disent qu’ils sont meilleurs que moi en sport, que je suis con, ou que je sens pas bon. J’ai plus trop le goût d’en parler en fait, parce que quand j’en parle, je sens que ça fait plus de mal que de bien – je me fais traiter de stooleur le lendemain, puis plus personne ne veut m’accepter dans leur gang. Mais ça, personne ne le voit. Personne à part ma prof à qui je me confie. Une chance qu’elle est là.

Mes parents me demandent souvent comment je me sens et parlent d’amour propre. Mais ça non plus, je sais pas trop ce que ça veut dire. Tout ce que je sais, c’est que souvent, j’ai comme un serrement qui fait mal au ventre. En plus, c’est vraiment bizarre, mais c’est comme si j’avais un genre de pression sur le cœur. Des fois, j’ai des pensées noires, je suis fâché, puis j’ai le goût de me venger. Parfois, j’ai juste envie de pleurer. En fait, j’ai souvent de la misère à m’endormir. Je pense à ma journée, puis à celle qui m’attend demain. J’aime pas trop ça l’école. Tout le monde me dit que c’est important, mais je ne sais pas trop pourquoi.

Mais je perds pas espoir. Mes parents me disent toujours que, dans la vie, il faut choisir de voir le verre à moitié plein. Que les intimidateurs ont quelque chose d’important à nous apprendre, qu’ils sont eux-mêmes en manque d’amour. En passant, comment ça se fait qu’ils soient aussi violents s’ils sont en manque d’amour?!?

Mes parents disent que ceux qu’on appelle aussi des trolls existent parce qu’on les tolère et qu’on s’abaisse à leur niveau. Quand j’ai dit que je comprenais pas, mes parents m’ont donné l’exemple du malin cochon dans sa porcherie. Ils m’ont expliqué que, dans la vie, si tu choisis d’argumenter avec un malin cochon dans sa porcherie, il finira heureux et rafraîchi, et toi tu te retrouveras couvert de purin et tu empesteras.

Cet exemple de maman et papa m’a tellement faire rire… et j’ai compris que ma responsabilité à moi comme enfant était d’éviter de jouer le jeu des trolls en leur répondant. J’imagine que, pour le reste, l’école s’en occupera. J’imagine qu’elle ne va plus jamais tolérer que quelqu’un se fasse intimider de quelque façon que ce soit. J’imagine qu’elle va dorénavant assurer ma sécurité, autant dans la cour, que dans l’autobus. J’imagine qu’elle va appliquer son fameux protocole que je comprends toujours pas. J’imagine que ça veut dire tolérance zéro. J’imagine qu’elle ne va pas seulement réagir, mais qu’elle va surtout agir, en offrant des ateliers concrets, où je pourrais apprendre à mieux prévenir, où je pourrais apprendre à mieux guérir.

Mes parents disent que l’art et la science de l’estime de soi devraient être au cœur de l’apprentissage à l’école. Ils racontent que devenir un être humain respectueux et équilibré devrait être la première matière enseignée. Mais moi tout ce que je veux, c’est jouer. Jouer sans être intimidé.

jctremblayinc@gmail.com

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