La mort d’un lave-vaisselle

La mort d’un lave-vaisselle
Jean-Claude Tremblay
Chroniques

Chronique d’un X

Jean-Claude Tremblay
jctremblayinc@gmail.com

« Papa, c’est quoi cette espèce de panier blanc en plastique que tu viens de déposer à côté de l’évier de cuisine?

–  Ça s’appelle un égouttoir à vaisselle.

– Ça sert à quoi?

– ?!?… C’est un panier qui sert à recevoir la vaisselle, quand tu as fini de la laver.
– Comment ça, laver la vaisselle? On n’a jamais fait ça, il me semble – on fait juste mettre ça dans notre machine, puis ça sort propre, non?

–  Il est brisé. Viens à côté de moi. Tu peux mettre ces gants en caoutchouc, et je vais t’expliquer comment ça marche. »

C’est à ce moment que j’ai réalisé que mes enfants n’ont jamais connu ça, « faire » la vaisselle. Le premier brevet déposé pour une « machine » qui pouvait laver de la vaisselle automatiquement fut déposé en 1886, un 28 décembre, par Josephine Cochran, une Américaine dont le grand-père avait d’ailleurs inventé le bateau à vapeur. Madame adorait les festins, et recevait régulièrement nombre de convives. Ça occasionnait d’interminables séances de nettoyage, en plus d’abîmer son ensemble de vaisselle en porcelaine précieuse datant du 15e siècle.

Ce qu’elle n’aurait pas pu réaliser à l’époque, c’est que cette invention allait modifier, à sa manière, le cours de l’Histoire et le fait relationnel de nombreuses générations à venir. Du plus loin que je puisse me souvenir, je peux affirmer que mon arrière-grand-mère, ma grand-mère et ma mère ont toutes été de redoutables « laveuses » de vaisselle! En filigrane, et d’un point de vue anthropologique, c’était des femmes qui, comme plusieurs à cette époque, réinventaient le monde et son paysage social. Elles discutaient de leurs enfants et de leurs amours, mais aussi de guerre, de religion, d’éducation, de politique et de philosophie. De façon implicite, elles écrivaient l’encyclopédie de la culture de tout un peuple.

Les hommes, eux aussi, n’étaient pas en reste. Pendant cette mythique danse, entre d’habiles mains cavalières et leur partenaire en porcelaine, ceux qui n’étaient pas impliqués dans la cuisine échangeaient sur divers sujets. Les ruraux parlaient des défis que mère Nature réservait à la terre, tandis que les urbains critiquaient la manufacture. Chose certaine, tous étaient fortement engagés dans une joute d’opinions à n’en plus finir, un creuse-ciboulot qui empêche les neurones de s’encrasser, un qui stimule la créativité. Le dénominateur commun de ce geste de communion entre l’humain et ses assiettes était donc la communication. Je dirais même plus que cette activité était un véritable tissu social, une qui forçait le dialogue, une qui réunissait au lieu de diviser.

Aujourd’hui, nous prenons les choses pour acquis en oubliant que le temps fout le camp, qu’on ne peut le ralentir, et encore moins l’arrêter. On perd tristement des occasions de créer des moments dont on se souviendra juste avant de prendre notre dernier souffle. Quand on appuie sur le bouton « Normal Wash Cycle » de notre valet en métal, on se met sur le pilote automatique, ce qui est tout sauf épique. Au lieu de transformer ce temps libre en moments précieux et édifiants, on le gaspille en s’enlisant dans un trou souvent vide et béant. Lui, pratique le sport de faire des « J’aime » sur Facebook; elle, regarde ses courriels, pendant que les enfants, eux, jouent à la tablette ou à des jeux vidéo.

C’est tout un pan de richesse qui s’est envolé avec l’arrivée de cette machine du 19e siècle, ce qui nous renvoie, peut-être, au paradoxe entre les avancées technologiques et le mieux-être de l’humain – une relation éminemment complexe, parfois tordue et souvent ambiguë. « La machine a gagné l’Homme, l’Homme s’est fait machine, fonctionne et ne vit plus », disait cet avocat de formation, libre penseur et militant de la paix, Mohandas Karamchand Gandhi. La nuance que j’apporterais, c’est que cette citation est au temps passé, alors que nous avons tout le contrôle sur notre présent. Ça signifie aussi que nous avons la latitude de nous dessiner un avenir, en concordance avec les valeurs que nous voulons incarner, et humblement transmettre. Ma proposition de valeur est donc la suivante : mettons la technologie au service de l’Homme, et non le contraire.

Simplement dit, la prochaine fois que nous partirons une « brassée automatisée », peu importe laquelle d’ailleurs, utilisons ce précieux temps libre pour nous reconnecter entre nous, au lieu de nous affairer à créer et à entretenir des sillons parallèles de solitude.

Mon lave-vaisselle est mort, vive mon lave-vaisselle! Je proclamerai l’avènement prochain de mon nouveau monarque, avec plus de nuances, en soulignant son utilité, mais en célébrant ce qu’il ne pourra jamais remplacer.

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