La vie, ce n’est pas toujours

La vie, ce n’est pas toujours
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Chronique estivale

Daniel Giguère

Moi, j’appelle ça la synchronicité. Vous, peut-être juste le fruit du hasard. N’empêche qu’il y a parfois des événements – ces petits riens de la vie – qui se font un malin plaisir à tous arriver en même temps, comme s’ils s’étaient donné rendez-vous, histoire de nous rappeler qu’on n’échappe pas au grand dessein du marionnettiste en chef.

C’était il y a quelques semaines, lors d’un petit matin tristounet où je roulais en voiture vers Sainte-Agathe par la route 117. Au réveil, sans me demander mon avis, on m’avait ajouté une année au compteur. 56 ans. Ce n’est pas très vieux, je sais, mais ce n’est plus très jeune non plus. Et la solitude d’une bagnole sur une route mille fois parcourue peut vous tripoter l’esprit pour le rendre un brin mélancolique, comme un vague à l’âme insidieux. En image, disons le clapotement monotone d’une chaloupe qui tourne en rond au milieu d’un lac un jour de novembre.

Et puis voilà qu’à la radio, un peu après Val-David, j’entends les premières notes de cette magnifique, mais ô combien déprimante, chanson de Charles Aznavour, Hier encore.

Une demi-seconde suffit pour changer de poste, mais le mal est fait. Le refrain s’accroche et pour peu qu’on ne serre pas les dents à se les enfoncer dans les gencives, on poursuivrait le couplet en fredonnant « … qu’on a perdu son temps à faire des folies, qui ne laissent au fond, rien de vraiment précis. Que quelques rides au front, et la peur de l’ennui ».

Je sais bien que le temps passe et qu’il faut plutôt regarder en avant parce que les meilleures années sont toujours à venir, comme nous disent les jovialistes aux tempes grises. Ces G.O. du bel âge, défenseurs du « trépassement » planifié, qu’on voit sourire sur les premières pages des magazines avec leurs dents toutes blanches et leur poids santé, et qui sont là pour nous vanter le mérite des préarrangements afin qu’on puisse se libérer l’esprit pour se concentrer sur les vraies affaires, c’est-à-dire les doux plaisirs de la vie juste avant la dernière sortie.

Je sais tout ça, je le répète, mais je ne suis pas trop du type La croisière s’amuse.

* * *

À Sainte-Agathe, au comptoir du mandataire de la SAAQ, une dame très gentille, et qui a sensiblement mon âge, m’informe que j’aurais dû venir des semaines plus tôt parce qu’il faut aussi renouveler mon permis de conduire, et qu’on doit donc prendre une photo. Je feins la surprise. La négligence est également une de mes forces.

« Désolé. J’étais certain que c’était seulement pour mon immatriculation. »

« Pas grave. De toute façon, pour la prochaine photo, ce sera seulement en 2024. »

« En 2024? Est-ce que vous vous déplacez dans les CHSLD? »

Elle sourit, me dit qu’à ce compte, elle y sera sans doute elle aussi.

* * *

Un peu plus tard, je dîne à la rôtisserie du coin. L’hôtesse à l’entrée, qui ne doit pas avoir plus de 16 ans – un travail d’été sans doute – m’accueille avec le bonjour d’usage, que je devine néanmoins sincère. À cet âge, le cynisme est seulement un mot du dictionnaire.

Mais voilà. Mon humeur à moi n’est pas exactement dans le même hémisphère que le sien. Après m’avoir conduit vers la salle à manger, elle hésite, me pointe un coin tranquille au bout de l’allée. « J’ai deux banquettes, juste-là », me dit-elle comme pour m’inviter à choisir.

« J’ai un peu d’embonpoint, mais une seule devrait me suffire, merci », lui dis-je avec une parfaite mauvaise foi.

Je sens chez elle comme un léger flottement. Le monsieur fait dans la rigolade? Son sourire est déjà en demi-teinte. Elle dépose le menu sur une table puis tourne rapidement les talons.

* * *

Pendant le repas, je plonge dans le tout dernier roman de la matante du polar québécois, dont j’avais prévu vous parler dans une prochaine chronique de livre. Une histoire de vieux et d’Alzheimer (tiens donc), avec un meurtre, bien entendu. Le tout enrobé d’une psychologie à 2 sous, si bien qu’on le distribuerait volontiers dans toutes les résidences sommeil de ce monde.

Au bout d’un moment, un peu découragé, je dépose le livre tout juste à côté de la sauce brune. L’analogie n’est pas gratuite, croyez-moi. À forte dose, l’un et l’autre sont très mauvais pour la santé.

Le repas terminé, la facture payée, je recroise ma jeune hôtesse juste avant de sortir. Elle n’a pas oublié ma mauvaise blague, mais elle est bien prête à me donner une nouvelle chance.

« Vous avez bien mangé? »

« C’était juste assez mou, merci. »

Son sourire s’efface aussitôt. Elle a maintenant retenu la leçon. Il ne faut pas chercher à comprendre les vieux grognons qui se recyclent dans l’humour noir.

Mais en poussant la porte, comme envahi par un léger remords, j’aurais presque souhaité l’entendre me souffler une réplique assassine du genre : « Les vieux, faudrait les tuer à la naissance…

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