Dans l’ombre d’Arnaldur Indridason

Dans l’ombre d’Arnaldur Indridason
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Culture

Chronique littéraire Par Daniel Giguère

Les amateurs de polar connaissent bien l’écrivain islandais Arnaldur Indridason, qui compte quelques millions de lecteurs à travers le monde. Ses inconditionnels apprécieront la sortie en traduction française de son roman Dans l’ombre, premier d’une trilogie qui a pour toile de fond la Seconde Guerre mondiale, le nazisme et l’occupation.

Mais attention! Pas n’importe quelle occupation. Les Islandais utilisaient l’expression « la situation » pour caractériser cette période de leur histoire où la perte de souveraineté au profit des alliés américains et britanniques n’a pas été sans conséquence dans la psyché nationale.

Été 1941. Tandis que la guerre fait rage en Europe, le pays est bien malgré lui entraîné dans le tourbillon des horreurs et doit affronter ses propres démons alors que le parti nazi islandais, même après sa dissolution, continue d’user de son influence en espérant toujours la victoire de l’Allemagne.

Le roman s’ouvre ainsi sur une journée pluvieuse d’été, et qu’on devine exécrable. On fait rapidement connaissance avec un commis voyageur un peu falot, plutôt grassouillet et à l’air usé en dépit de son jeune âge. Il fait partie des passagers d’un ferry accostant au port de Reykjavik. Les ventes n’ont pas été fameuses, mais là n’est pas sa principale préoccupation. L’homme a quelques remords qu’il traîne depuis son départ, deux semaines plus tôt. Il s’est encore une fois disputé avec Vera, avec qui il partage sa vie. Il veut lui dire qu’il regrette, qu’il n’aurait pas dû s’emporter. Les excuses habituelles, quoi. Mais la réconciliation n’aura pas lieu. Vera est partie. Une querelle de trop.

Quelques heures plus tard, un homme est assassiné dans un logement. Une balle dans la tête et le front marqué d’un SS en lettres de sang. Cela suffit bien entendu pour déclencher une enquête de la police, mais aussi, et peut-être surtout, de l’armée américaine.

Car l’Islande, comme on l’a dit, est une base avancée des forces alliées. Or, il se trouve que l’arme utilisée pour le meurtre est un Colt 45. Crime commis par un soldat américain? L’armée ne peut se permettre une telle bavure, et mettra tout en œuvre pour retrouver le coupable. Deux enquêteurs novices, mais pugnaces, entreprennent aussitôt les recherches.
L’auteur exploite habilement ici la technique des vases communicants, car si l’enquête s’ouvre sur la mort d’un homme en apparence sans histoire, on découvre peu à peu des ramifications là où rien ne le laissait présager. Il sera bientôt question d’un collège, d’amitiés bafouées et de cobayes aux destins parfois tragiques. Le nom de Vera reviendra également parce qu’on croit savoir qu’elle flirte beaucoup avec les soldats américains. Une femme au passé trouble et à la personnalité multiple.

Différents tableaux, souvent plus sombres les uns que les autres, défileront ainsi tandis que l’enquête nous entraîne progressivement vers sa chute avec une plongée en contre-jour dans la société islandaise de l’époque. « Mes livres ne pourraient se dérouler ailleurs qu’à Reykjavik, durant ces longs hivers et ses courts étés », dira l’auteur dans une entrevue accordée à un magazine français.

La plume d’Indridason est effectivement liée à ses racines, et présente les caractéristiques d’une « écriture blanche ». Minimaliste et froide, presque chirurgicale avec, pour principale conséquence, cette absence de rebondissements spectaculaires. Une hypertrophie du style, pourrait-on dire, ce qui n’est pas un défaut en soi. Les enquêteurs n’ont pourtant pas beaucoup d’efforts à déployer ni à faire preuve d’une grande perspicacité pour dénouer les secrets. Il suffit d’interroger un à un les témoins, d’abord récalcitrants : « Partez, je ne vous dirai rien! », puis d’être patient. Les langues se délient lentement. C’est l’implacable loi de la gravité. Même la colère finit par tomber.

Les inconditionnels ne seront donc pas déçus, et attendront les tomes II et III avec impatience. D’autres resteront peut-être nostalgiques des classiques américains.

Les Chandler, Hammett, Ellroy et McCarthy, pour ne nommer que ceux-là. Question de culture, sans doute.
À noter que cet exemplaire est disponible à la librairie de livres usagés Lu et relu, située au 200, rue Principale, à Saint-Sauveur.

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