L’autobus de la vie

L’autobus de la vie
Josée Pilotte
Espace griffé

Je ne sais pas si vous vous rappelez de vos 16 ans, ou tout était un bon prétexte pour revendiquer le droit d’exister.

On avait une opinion sur tout, on croyait dur comme fer avoir toujours raison. On philosophait, on rêvait de changer le monde en écoutant nos groupes préférés sur notre table tournante bien évachés dans le sous-sol de la maison. On se croyait invincibles, le monde nous appartenait, et parfois, souvent même, on trouvait les adultes cons et dépassés.

Je vous raconte cela parce que mon fils a 16 ans, et que ça paraît. Il s’exprime quoi!

Tiens, tenez, la semaine dernière, il m’est arrivé tout choqué avec le fait qu’il trouvait ça é-pou-van-table qu’une mère vienne faire sa « Germaine » dans leur autobus. Une histoire de répartition des sièges, semble-t-il. Ce que je comprends, c’est qu’ils sont 40 élèves pour 48 places et que certains grands du secondaire 5 – dont le mien – veulent une banquette à eux seuls, ce qui aurait comme incidence d’avoir deux ou trois petits sur les banquettes d’en avant. Dans certains cas, cette situation a comme effet que des enfants ne sont pas assis à côté de leurs amis. Et cette situation dérange certains parents au point qu’ils y réagissent tous les matins dans l’autobus.

Vous comprenez que ma réponse fut assez brève :

« Eh bien, Lou, c’est quoi le problème? Asseyez-vous deux par deux et tout sera réglé!?! »

Voilà l’explication de mon fils :

« Je suis à l’Académie Lafontaine depuis la 4e année du primaire. Je me souviens de la première fois que je suis monté dans l’autobus jaune. Je revois encore tes yeux de maman embués et tes mots d’encouragement qui me disaient : “Vas-y mon Lou, t’es capable…!’’ Je suis donc monté dans l’autobus pour faire mes premiers pas. J’ai appris à prendre ma place et à vivre en société loin de mes parents.

Sur le chemin de l’école (un gros 20 minutes par jour…), j’ai vécu tout plein d’expériences. Tu ne le sais peut-être pas, mais j’ai eu mon premier french sur un de ces bancs-là, m’man!

Je me souviens d’avoir été impressionné par les grands assis en arrière qui, parfois, riaient de nous et nous balançaient par la tête leurs tronions de pomme. Maudit que j’avais hâte moi aussi de changer de place et d’avancer dans la vie pour m’asseoir en arrière comme eux.

Tu vois, j’ai passé sept ans de ma vie dans cet autobus, j’ai respecté la hiérarchie et je crois qu’aujourd’hui, je mérite ma place, celle d’être tout seul sur ma banquette, tu comprends? Je l’ai attendu impatiemment cette place. J’ai gravi un à un les échelons pis c’est à mon tour aujourd’hui d’avoir ma place de grand, ce n’est pas plus compliqué que ça.

Cette madame-là avec ses règlements –même que j’appellerais ça ses accommodements dé-raisonnables – vient changer l’ordre naturel des choses, la règle non écrite que plus tu avances (par en arrière) dans l’autobus jaune, plus tu mérites ta place. Comme dans la vie, quoi! Ce n’est pas compliqué à comprendre, me semble?! »

« Ah oui, attends, je n’ai pas fini! Le problème, c’est aussi que comme vous (les parents) payez pour le service de transport et bien, vous croyiez avoir le droit d’imposer vos règlements : “Moi, je veux que ma fille soit assise avec son amie’’; “Moi, je veux que mon fils soit assis au bord de la fenêtre pour me dire beubye !’’. Et j’en passe…

Ça finit plus votre affaire d’ingérence pis nous, ben, ça nous tombe sur les nerfs. Ce n’est pas un service de limousine privée quand même, c’est un autobus scolaire…

Moi, j’ai appris tout seul à faire ma place et à me faire respecter, je ne t’ai jamais demandé de venir le faire pour moi. »

« C’est tout ?, lui ai-je demandé. Rien que ça? »

Parce qu’en plus, ils sont émotifs à cet âge-là. Ça y met du cœur quand ça raconte une histoire.

D’ailleurs, en passant, je me suis retenue de ne pas en rajouter; et je me suis revue à son âge. Même que, des jours, j’ai l’impression d’avoir 16 ans.

Et si je me souviens justement de mon enfance, il aurait été inimaginable qu’un parent pointe son nez dans l’autobus pour que son enfant soit assis à côté de son ami. Ça aurait été la meilleure façon de manger une taloche par les autres, puis de faire rire de nous. Il y a une époque pas si lointaine où les profs nous « squeezaient les ouïes », et où le taxage était un passe-temps comme un autre.

Loin de moi l’idée de faire l’apologie de l’intimidation. Cependant, je me demande jusqu’à quel point aujourd’hui le parent moderne peut-il venir sacrer un coup de pied dans un écosystème aussi important et sensible qu’un autobus scolaire qui est en quelque sorte une école de la vie. Et la vie est parfois inconfortable. Comme une banquette d’autobus jaune.

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