La nostalgie a une odeur

La nostalgie a une odeur
Josée Pilotte
Espace griffé

Il paraît que nous avons tous une mémoire des odeurs. La simple émanation d’une odeur, telle que le parfum de notre mère, l’herbe fraîchement coupée, la dinde de Noël, peut nous transporter très loin dans nos souvenirs. Il semblerait même que l’odorat soit le sens le plus fort qui arrive à nous replonger dans notre enfance. Comme un voyage dans le temps des jours heureux, un puissant ancrage dans notre passé émotionnel.

Bon, il y a aussi le son et le goût qui peuvent nous faire vivre des émotions fortes, comme une bonne vieille toune ou une tarte à la rhubarbe de notre grand-mère.

J’adore me faire plaisir en allant chez Peter (Marché Vert, Saint-Sauveur) me chercher quelques fleurs coupées que je dépose sur ma table de cuisine. C’est fou comme ces petits riens sont un remonte-moral instantané. Cette semaine, Peter avait reçu des pivoines. Elles étaient joliment teintées de rose et quelques-unes étaient d’une blancheur éclatante. Quand je les ai senties, j’en ai eu des larmes de joie. En une fraction de seconde, je me suis revue chez ma grand-mère Maria au bord du lac Saint-François.

Elle en avait tout plein. Des roses, des blanches et des roses foncés aussi. Et tout comme moi, ma grand-mère en coupait quelques-unes pour en faire un joli bouquet qu’elle déposait au centre de la table de cuisine.

L’odeur des pivoines me rappelle mes étés passés en Ontario. Elle me rappelle surtout ma grand-mère Maria que j’aime tant. Une Maria qui aura bientôt 94 ans. Je lui jase chaque semaine comme à une amie intime.

Du haut de son âge vénérable, ma grand-mère est toujours aussi coquette et allumée, comme une jeunesse éternelle. Je n’en reviens juste pas chaque fois que je la regarde.

Je la bombarde de questions à savoir quel est son secret pour être aussi en forme et avoir ce je-ne-sais-quoi dans ses yeux pétillants. Elle me répond toujours la même chose : « Pôve p’tite, je ne le sais pas, je ne me suis jamais posé ce genre de questions! »

Peut-être qu’au fond il est là, le secret, elle ne s’est jamais posé de questions sur sa condition et son âge, le temps, et les difficultés de la vie ont coulé sur son dos sans l’alourdir.

Toujours est-il que j’ai passé une bonne partie de mon enfance à taquiner la perchaude bien assise dans la chaloupe bleue de mes grands-parents, et à regarder le large, observant les paquebots passer dans le chenal. Il n’y avait rien d’autre à faire de toute façon. Pourtant, je ne me souviens pas de m’être ennuyée, pas même une seconde. Quoiqu’à bien y repenser, l’ennui faisait partie de la vie, en tout cas de la mienne. Il a été la création de plusieurs projets et − on ne va pas se le cacher − de plusieurs « p’tits coups d’nègres », comme on aimait dire à cette époque. (Ne m’envoyez pas la Ligue des Noirs sur le dos, c’était la façon de parler.)

Aujourd’hui, il n’est plus possible d’imaginer un enfant en train de s’ennuyer, même que comme parent, on trouve ça plutôt stressant de les savoir inactifs. Que voulez-vous, on est fou de même! Non, mais c’est vrai, rappelez-vous, nos parents ne nous demandaient pas si on s’ennuyait. Ils ne se préoccupaient pas de nous « divertir » jusqu’à épuisement.

On allait jouer dehors le matin et on rentrait le soir pour souper. Okay, il nous arrivait au passage de prendre une « pause santé » durant laquelle on s’empiffrait d’un bon sandwich de pain blanc au baloney accompagné d’un bon jus Tang à l’orange!

Non mais, elle était pas belle, la vie, dans ce temps-là, hein?!

Aujourd’hui, nos kids ont des boîtes à lunch équilibrées et des sandwichs (sans gluten) en forme de cœur que leur maman leur aura préalablement faits de leurs mains avec des petits mots d’encouragement cachés ici et là pour qu’ils travaillent leur estime d’eux-mêmes.

Sans oublier le plus important : le téléphone cellulaire en tout temps accroché autour du cou. Pour nous, c’était la clé autour du cou. Comme quoi plus ça change, plus ce n’est pas pareil!

Non mais, elle est pas encore plus belle, la vie, hein?

Tout ça pour dire que j’essaye vraiment de me contrôler, mais je n’y arrive pas, je suis une grande nostalgique des petits aléas de la vie qui passe. Des petits riens comme l’odeur des pivoines qui me chavire le cœur en mille morceaux d’émotions pures.

Et comprenez-moi bien, je ne vis pas dans le passé ni dans le regret. Mon passé, mes souvenirs font partie intégrante de ce que je suis.

La nostalgie pour moi, c’est comme des cadeaux que l’on accumule tout au long de notre vie. Elle est nécessaire. Elle est tout ce qui reste pour combler les silences d’une génération à l’autre. Elle façonne même nos traditions.

Il est où le bonheur, il est où?

Il est là, le bonheur, il est là.

Là, juste là, dans cette odeur, au cœur de cette pivoine rose.

Voir le commentaire (1)

1 commentaire

  1. Grégory Pratte

    13 juin 2018 à 11 h 35 min

    Merci Josée pour ce magnifique texte qui me rappelle une parcelle de la mienne par la bande.

    P.S: Hier par hasard, j’ai goûté à une mini bouchée de baloney sans culpabilité. C’est vrai que c’était bon.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

[+] Plus dans Espace griffé

  • Les Laurentides dont je rêve

    Quand la Ville de Sainte-Adèle m’a demandé d’être une «sorte de porte-parole» de sa soirée d’information, au...

  • Ô secours Môman!

    Je ne peux pas vous expliquer ma joie d’avoir enfourché mon vélo après le boulot  la semaine...

  • Saint-Beyrouth-des-Monts

    Il est partout. Il sait tout. Il connaît tout. Certains diront que c’est trop, mais tous s’entendent...

  • En attendant le party

    En allant à l’école de mon fils la semaine dernière, j’ai eu un choc. J’ai réalisé qu’il...

X