Souffrir sa vie sur deux roues

Photo : Christian Genest
Souffrir sa vie sur deux roues
Christian Genest
Omalley

Devant les prix exorbitants de location de vélo à Sedona, j’ai choisi d’apporter ma propre monture. Ce fut ma première souffrance officielle. Transporter une telle boîte de plastoche, la perdre dès la première connexion à Toronto, pour ensuite se faire fouiller aux States, un encombrement de classe mondiale.

Excusez Madame-chose, tassez-vous un petit peu, que je puisse passer avec mon cheval emballé. Moi qui aime voyager en carry-on, toute une plaie que de transporter un tel attirail. Des amis-pédales qui avaient loué un condo dans le désert de l’Arizona m’ont invité à leur mise-en-jambes printanière. J’avoue être un rouleur de week-end, voyant l’activité comme un passe-temps plutôt qu’un entraînement physique; d’où l’importance capitale de notion de plaisir, d’adrénaline et d’agrément dans cette pratique. Me péter la margoulette solidement, et à répétitions, fut pour moi une triste réalité lors de ce douloureux périple.

Le hic, c’est que quand tu te plantes, t’es pétrifié pendant des kilomètres, dévoré par la peur de refaire une erreur de pilotage qui te projettera par-dessus bord.

La nuit venue, impossible de dormir du côté gauche parce que ma hanche est bleutée. Non plus sur le dos parce que mon omoplate gauche est égratignée, mon coude droit est en sang et mon cul est bardé d’épines de maudits cactus.

J’ai beau me répéter les paroles d’un ami disant que la douleur n’est qu’une information, mes pensées dérivaient vers un ras-le-bol du vélo, moi qui ai débuté ce sport il y seulement trois ans. À bien y réfléchir, je m’auto-inflige d’être beaucoup trop concentré à suivre le pace et, surtout, de ne pas me faire larguer par ma gang de champions du monde; plutôt que de profiter du paysage et respirer l’odeur sèche des cactus, je dois jouer du guidon à travers les nombreux cailloux et précipices que le parcours présente. Devoir aller vite pour accoter ces grosses-couilles-sur-deux-roues, soit l’entre-choc de l’ego et de mon niveau d’habilité assez limité. J’étais furax après moi-même. C’est moi LE total-con.

En revanche, jeudi matin, j’ai moi-même dessiné un parcours, l’ai collé avec du tape Band-Aid sur ma potence, et offert à trois petites biches de se joindre à moi. Une courte lignée, presque féminine de quatre personnes. Pas de relance à 180 battements/minute au bas d’une montée, pas de concours du plus rapide à dévaler une pente escarpée à travers les galets. Un petit tempo sportif, sans la boule dans la gorge avec, en prime, un allié non négligeable : un délai, celui qui suffit afin d’ajuster mes réflexes de pilote à chaque défi que le terrain représente. La sortie de réapprivoisement in extremis, juste avant de coller une pancarte à vendre sur ma bécane.

En v’la une leçon apprise à la dure : se respecter parmi les apôtres de la performance, rester concentré sur son bonheur à deux roues plutôt que de jouer les petits coqs de la grosse ligue, comme Éric, qui a brûlé la coupe du monde, Pat, qui s’est tapé presque tous les raids à côté des Pierre Harvey de la montagne, et Jack, qui encaisse 8000 à 9000 kilomètres par été sur son vélo.

Parce qu’au final, de toute façon, je préfère de loin l’autre division : celle des filles. J’ai contourné un serpent-sans-sonnette, mais je n’ai malheureusement pas vu un de ces fameux road runners parce que j’ai probablement gâché trop de sorties à être concentré sur ma douleur et ma chienne constante d’être éjecté par-dessus les poignées.

Finalement, j’ai pu admirer le rouge-orange flamboyant des immenses monolithes définissant le secteur : Cathedral, Boyton, Oak Creek. Je n’ai pas senti le vortex énergique, qui amène un lot de spiri-touristes dans la région en quête du salut par le tantra primal. Je n’ai pas ramené de caillou magique aux pouvoirs magnétiques que l’on vous vend comme porte-bonheur apprêté à toutes les sauces, mais je porterai la trace de ceux, bien pointus, qui m’ont cassé l’ego sans équivoque.

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