La sexualité et les jeunes

La sexualité et les jeunes
Sandra Mathieu
Supplément

Deux exemples du projet Je t’aime, je capote.

Au cœur des réalités des milléniaux

Hypersexualisation, hypergénitalisation, fluidité sexuelle… Les jeunes d’aujourd’hui vivent des troubles et des questionnements sexuels que leurs parents peinent à comprendre et à gérer. Nicole Desjardins, M.A. sexologue clinicienne et psychothérapeute, a accepté de discuter de ce sujet encore souvent tabou dans cette société où les enfants et les adolescents sont déstabilisés par toute l’information bombardée par la cybersexualité.

« Il y a un peu plus de vingt-cinq ans, alors que j’étais travailleuse sociale, j’offrais des ateliers sur la sexualité dans des classes de 3e, 4e et 5e secondaire, accompagnée d’une infirmière, se souvient Mme Desjardins, aujourd’hui sexologue et psychothérapeute de couple et familiale. Nous traitions des aspects relationnels de la sexualité en parlant plus spécifiquement de la première fois. »

Elle déplore le fait que ces interventions ont peu à peu quitté les salles de classe au début des années 2000. « Le problème réside dans le fait qu’il n’y a pas de contre-discours par rapport à tous les messages et les images véhiculés aujourd’hui sur Internet et ceux-ci les réduisent souvent à de simples objets sexuels. L’aspect affectif est trop souvent mis de côté. »

Aujourd’hui, elle reçoit dans ses bureaux de consultation de Laval et de Val-Morin de jeunes adultes et des parents qui sont le fruit de ce manque d’éducation émotionnelle et de cette commercialisation des corps, et qui sont entre autres aux prises avec des troubles érectiles, des pannes de désir ou encore l’angoisse de la performance.

La société de sexualité-plaisir

« La fluidité sexuelle est un phénomène que je vois de plus en plus dans le cadre de ma pratique. Les jeunes sont influencés par tout ce qui est véhiculé. Les frontières sont plus larges et certaines pratiques longtemps marginalisées, comme l’échangisme, faire l’amour à trois, les relations anales, ou faire une fellation à 12 ans par exemples, sont devenues des expériences à vivre. »

Mme Desjardins abonde dans le même sens que la chercheuse sexologue Francine Duquet qui affirme que notre société est passée d’un excès à l’autre : « La révolution sexuelle des années ’60 a permis de passer d’une sexualité-péché à une sexualité-plaisir, ce qui est très positif, mais, malheureusement, cette libération sexuelle vient actuellement avec une forme de commercialisation des corps. »

Puisque la cyberpornographie est là pour rester, elle insiste sur l’importance de l’éducation pour amener les jeunes à développer un esprit critique et ainsi leur permettre de déterminer où ils sont rendus, ce qu’ils veulent réellement et qu’ils apprennent à se respecter dans tout ça. « Pour ce faire, je crois qu’il est indispensable de parler de sexualité plus tôt dans la vie d’un enfant en adaptant bien sûr le discours selon l’âge, précise-t-elle. Certains jeunes sont littéralement vulgaires sans nécessairement comprendre la portée de leurs paroles et de leurs gestes. »

Elle ajoute que les parents sont souvent bouche bée et ne savent pas toujours comment réagir et ils ne sont pas tous équipés pour accompagner leur enfant dans toutes les étapes de cette éducation sexuelle et de répondre adéquatement aux différentes situations. C’est pourquoi on ne peut, selon elle, remettre ce contrat dans les seules mains des parents.

« Comme le dit si bien la sexologue Jocelyne Robert, ne faisons pas de l’amour un nouveau tabou! », conclut Mme Desjardins.

Je t’aime, je capote

Nancy Gaussiran, enseignante en arts plastiques à la Polyvalente de Saint-Jérôme, a mis en place le projet artistique Je t’aime, je capote qui consiste en la conception d’un emballage de condoms inspiré d’un produit ou d’une publicité et qui a pour but d’inciter les jeunes de 5e secondaire à penser à se protéger lors d’une relation sexuelle. Cette année, elle a mené son projet en collaboration avec une étudiante en sexologie pour amener plus loin les discussions.

« Ce projet nous a permis d’aller au-delà des tabous et le fait de parler de sexualité à travers un volet artistique m’a rendue à l’aise », confie Jeanalie, secondaire 5, en ajoutant qu’elle a beaucoup apprécié la rencontre avec la stagiaire en sexologie en préambule au projet.

« Je crois que ce projet devrait faire partie de chaque programme d’arts pour les élèves de secondaire 5. Il ne s’agit pas seulement d’un dessin avec des jeux de mots amusants. Lors de la présentation de ce projet, notre professeur nous a raconté des histoires vécues par des amis ou vues aux nouvelles pour nous parler de l’importance de se protéger. Encore aujourd’hui, j’ai mon enveloppe de condoms et je suis fière de celle-ci », lance Amélie, ancienne élève de Mme Gaussiran, en guise de témoignage.

L’éducation sexuelle est, selon Mme Gaussiran, un besoin flagrant. La preuve, depuis cinq ans, sa collègue Annie Turpin offre le très populaire cours à option Éducation de la vie sexuelle et, chaque année, l’impact est phénoménal et permet de beaux échanges.

« Aujourd’hui, la sexualité est banalisée, on doit donc tenter de rétablir un dialogue avec les jeunes et, le plus important, c’est la création d’un environnement où le jeune se sent respecté, souligne Mme Gaussiran. Plusieurs parents et certains enseignants sont mal à l’aise avec ce sujet, c’est pourquoi il importe d’avoir l’appui d’intervenants compétents en la matière. »

Éducation à la sexualité dans les écoles

Pour offrir à tous les élèves de l’éducation à la sexualité, le ministère a décidé d’accorder une place plus formelle à celle-ci dans leur cheminement scolaire. Une vingtaine d’écoles mènent un projet pilote depuis 2015. Différents sujets sont abordés, dès la maternelle, en fonction de l’âge des élèves, pour favoriser le développement de ces derniers et réduire leur vulnérabilité à certains problèmes.

Infos : www.education.gouv.qc.ca/enseignants/dossiers/education-a-la-sexualite

 

Petit lexique

Milléniaux : Jeunes nés entre 1980 et 2000.
Fluidité sexuelle : Expérimenter l’hétéro ou homoflexibilité.
Hypersexualisation : Prendre des raccourcis vers l’âge adulte sur le plan de la sexualité.
Hypergénitalisation : Seuls les organes génitaux sont investis : on ne donne pas aux corps l’occasion d’établir la complicité, le désir et l’ouverture à l’autre.

Infos : www.sexologuelaurentides.com

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