(Photo : Site Web – UQO campus de Saint-Jérôme )
Isabel Côté est professeure à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la procréation par autrui et les liens familiaux.
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Entrevue avec Isabel Côté : Faire famille autrement

Par Ève Ménard - Initiative de journalisme local

– Dossier Choix –

 

Isabel Côté est professeure à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la procréation par autrui et les liens familiaux. Depuis plusieurs années déjà, elle s’intéresse à la diversité familiale. On discute avec elle du choix de faire famille, autrement.

Jeune, la professeure grandit dans une famille recomposée. Elle vit avec son père et sa nouvelle conjointe. On est dans les années 1970 et le début des années 1980 au Québec. « Je n’étais pas du tout la norme », souligne Isabel Côté. Mais comme elle l’ajoute d’un même souffle, les familles québécoises ont commencé à se divorcer bien avant que le droit ne le permette, tout comme les couples ont commencé à avoir des enfants sans être mariés.

Les familles évoluent plus vite que la loi

Son point? Les familles évoluent, mais le droit et les représentations sociales sont souvent figés dans le temps. Aujourd’hui, nous pouvons penser aux relations polyamoureuses ou à la pluriparentalité : ça existe, mais ce n’est pas reconnu par la loi. Et même socialement, ces personnes sont souvent perçues comme étant moins engagées dans leurs relations intimes.

La pluriparentalité implique que l’enfant ait, par exemple, trois adultes significatifs qui l’élèvent. Le fait de ne pas reconnaître ces trois partis au niveau de la loi peut devenir problématique, dans le cas d’une séparation notamment : il est possible que le parent n’ayant pas le statut légal n’ait plus accès à l’enfant, même s’il était significatif pour ce dernier. Il y a aussi possibilité de perdre un tiers du soutien financier. La professeure indique que cette réalité ne positionne pas réellement l’intérêt de l’enfant au cœur des préoccupations.

On retrouve aussi le modèle soloparental, reconnu celui-là depuis 2002 au Québec. Il se distingue de la mono-parentalité puisqu’il renvoie au choix d’élever un ou des enfants seul. Il s’agit d’un projet parental planifié. La mono-parentalité, au contraire, découle de d’autres circonstances, comme la non-reconnaissance de l’enfant par l’un des parents ou encore le décès d’un des deux adultes.

Dépasser le modèle nucléaire et hétéronormatif

Il existe encore, aux yeux de la chercheuse, une grande méconnaissance de la variété des modèles familiaux et un manque de reconnaissance sociale. L’idée de la famille est encore calquée sur la représentation de la famille traditionnelle nucléaire qui comprendrait une mère, un père et leurs enfants. L’usage du mot « traditionnelle » est d’ailleurs absurde pour Isabel Côté, étant donné que ce modèle nucléaire ne date pas d’il y a très longtemps.

Son apogée a eu lieu au milieu du 20e siècle. « Les familles ne sont pas construites comme ça depuis des millénaires. » Il s’agit d’un modèle familial qui a émergé durant l’industrialisation à des fins économiques. Il servait surtout à ce que la femme reste au foyer pour s’occuper des enfants et que l’homme puisse ainsi s’insérer dans les logiques marchandes et travailler. Depuis, « on en a fait un schéma commun, comme si c’était le modèle dominant, le seul modèle existant ou pire, le seul modèle qui convient au développement de l’enfant. »

Bien qu’il n’y ait pas beaucoup de recherches sur le modèle pluriparental, par exemple, plusieurs recherches ont déjà démontré que le modèle familial n’a rien à voir avec le développement de l’enfant. Ce sont d’autres facteurs qui l’influencent. Chaque fois, ce sont les mêmes ingrédients : des parents investis auprès des enfants, qui possèdent des habiletés parentales, qui peuvent collaborer entre eux et qui ont du soutien autour d’eux.

Isabel Côté s’intéresse aussi aux différents projets parentaux via l’apport d’autrui, notamment les donneurs et donneuses de gamètes ou d’embryons, ou les femmes porteuses. Or, la procréation assistée étant couteuse et pas nécessairement accessible, le choix s’offre-t-il réellement à tous? Pas vraiment. « C’est un choix, mais une option complexe », reconnait la professeure.

Un soin de santé

En 2015, le programme de procréation médicalement assistée, qui offrait la gratuité, a été aboli. Aujourd’hui, Isabel Côté indique qu’il a été remis en place, mais avec beaucoup de contraintes. Le processus engendre des coûts et cela affecte les décisions. Souvent, les couples sont en début de carrière et leur salaire n’est pas nécessairement élevé lorsqu’ils envisagent d’avoir des enfants.

L’offre est aussi insuffisante. Obtenir des gamètes, souligne la chercheuse, n’est pas simple. Il n’y a pas beaucoup de valorisation sociale et de promotion entourant ce genre de dons. Le don d’ovule est encore plus rare que le sperme, étant donné qu’il implique un engagement plus soutenu et complexe.

Pour Isabel Côté, il s’agit d’un droit à un soin de santé auquel tous et toutes devraient avoir accès. « Rencontrer des enjeux d’infertilité et vouloir des enfants à soi, c’est tout à fait légitime. Des parents, des couples qui souhaitent ça, on va souvent dire qu’ils réclament un droit à l’enfant, c’est épouvantable. En fait, ils réclament un droit à un soin de santé. Ils veulent avoir accès à un soin, au même titre qu’une personne cancéreuse souhaite avoir accès à un traitement », soutient-elle.

Le jeudi 10 mars, de 11h30 à 12h30, Isabel Côté tiendra une conférence virtuelle sur le thème des mutations des familles contemporaines : comment fait-on famille au XXIe siècle? Cette activité s’inscrit dans le cadre du 40e anniversaire de l’UQO.

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