La marche de la métamorphose
La marche de la métamorphose
Léo Bourget, citoyen de Piedmont, comptable de formation, entrepreneur et ex-conseiller municipal, avait en tête de réaliser son « plan de Compostelle » à 70 ans. Au printemps 2015, fraîchement septuagénaire, il s’offre l’aventure. Tout au long des 54 jours que durera sa marche solitaire de 1730 km sur le chemin de pèlerinage qui mène à Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne, il vivra une métamorphose intérieure qui changera sa vision de la vie et sa profonde raison d’être. Minutieusement préparé et entraîné, il partage aujourd’hui cette aventure dont on ne revient jamais tout à fait la même personne.
Pourquoi est-il si important de se préparer à ce voyage?
Parce que le résultat là-bas dépend beaucoup de la préparation. J’ai vu des gens abandonner parce que mal préparés, ce qui est très fréquent dit-on, et j’ai vu, le long du parcours, les croix où des personnes sont décédées sur place d’une crise cardiaque. C’est dommage. Donc, je me suis bien préparé.
Je suis déjà bien entraîné, mais avec un coach, j’ai poussé le cardio et la résistance en vue de mon voyage. Mon objectif, pour savoir si j’étais prêt, était de marcher 35 km, quatre jours d’affilée, en portant un sac à dos de 23 livres, pour simuler ce que je vivrais là-bas. Je partais de chez moi, marchais sur la piste cyclable jusqu’à Saint-Jérôme et revenais. Puis, j’ai monté et descendu le mont Avila avec sac à dos et cardiomètre pour m’habituer aux montagnes qui, là-bas, ne font pas 1 km de long, mais plutôt 12 à 15 km! Oui, j’ai eu mes p’tits bobos à m’entraîner… mais j’étais encore ici pour y remédier. Une chose est sûre, il est important d’avoir un bon équipement.
Qu’avez-vous appris de cette grande marche?
Sur le plan physique, j’ai appris l’endurance, la discipline. Les premiers jours, c’est ce qui ressort le plus. Je me suis demandé parfois ce que je faisais là à m’imposer tant de misère alors que j’avais tout le confort à la maison, mais au bout de quelques jours, ma détermination à réaliser ce périple que je savais parfois difficile, ma volonté d’aller jusqu’au bout, mon choix de le vivre dans la simplicité volontaire – c’est-à-dire en couchant dans les gîtes, les couvents, les monastères, les refuges tout au long du Chemin – m’ont encouragé à m’adapter, à persévérer.
Après cinq jours, j’ai réalisé que la marche devenait une démarche, un engagement envers soi, une méditation qui permet de s’éloigner de plus en plus de son ego. On s’imprime du Chemin et de l’état d’esprit dans lequel il se marche. La beauté des montagnes, des villages imprégnés d’histoire, des fermes aux structures médiévales, les Pyrénées… c’est un voyage dans le temps qui nous permet de connaître le véritable pays, celui des gens qui y vivent.
J’ai appris la patience, la tolérance, l’acceptation face à la différence, le partage – car on couche à plusieurs dans un dortoir avec son sac à dos comme seul univers; on mange à plusieurs autour d’une table sur laquelle on met parfois le peu que l’on a pour en faire un repas pour tout le monde -; le respect de soi et des autres dans un esprit communautaire où l’on prend en considération nos différences; l’entraide, alors qu’on rencontre des gens qui ont un besoin particulier ou qui sont blessés. Chaque jour étant différent (route, gîte, rencontres), on apprend à s’adapter. Et puis, il y a la solitude au cours de laquelle on se retrouve face à soi-même, face à nos peurs en certains lieux ou situations, tout comme émerveillé devant la beauté du moment; en pleurs aussi parfois, sentant en nous la métamorphose qui s’opère. On est en totale introspection, seul, très seul même, personne devant, personne derrière. On se rend compte alors qu’on ne contrôle rien. On s’en remet au Divin et on n’a d’autre choix que de vivre le moment présent.
Qu’est-ce que le Chemin de Compostelle a changé en vous?
Il a changé mes valeurs et ma vision de la vie. En vivant ces deux mois dans la simplicité volontaire, j’ai appris à vivre avec moins et à m’en contenter. Je ne vois plus ni les choses ni les gens de la même manière. Ma perception s’est transformée. Je juge moins facilement. Une sorte de nettoyage s’est opéré.
Avec mon ombre comme seule compagne la plupart du temps, je n’ai eu d’autre choix que de plonger à l’intérieur de moi. Les paysages bucoliques, le chant des oiseaux, la nature m’ont fait me rapprocher de ma sensibilité, ont fait émerger ma vulnérabilité. J’ai complètement décroché de mon univers habituel, me suis éloigné de mon ego pour me rapprocher de mon cœur. J’ai fait un voyage en moi.
Et la suite des choses maintenant?
Je souhaite aller là où peu de gens vont dans le monde, et revenir avec des histoires. J’ai toujours fait du bénévolat, mais celui que je choisis maintenant est plus direct, concret et près des gens dans le besoin. En m’acceptant désormais avec mes forces et mes faiblesses, je désire me rapprocher de ma présence divine, car je réalise à quel point tout est éphémère. Tout va disparaître, mais mon esprit, lui, va demeurer.