Vouvoiement obligatoire à l’école : « Madame, monsieur, voulez-vous tu ? »
Par France Poirier
En ce début d’année, je me demandais si l’application de la nouvelle règle du vouvoiement obligatoire à l’école était compliquée à mettre en place. Le nouveau règlement du ministère entrait en vigueur dès le 1er janvier.
René Brisson, directeur général du Centre de services scolaire Rivière-du-Nord (CSSRDN), nous explique avoir fait quelques appels auprès de certaines directions d’école, surtout au primaire, pour savoir comment ça se passait.
« C’est plus au primaire qu’il y a des enjeux. Un orthophoniste nous avait mentionné que le pronom vous, c’est le dernier pronom acquis par les enfants. Pour un enfant qui se développe normalement, il est capable d’acquérir cette compétence vers l’âge de quatre ans dans le français parlé », explique M. Brisson.
Ce sont surtout les enseignants du préscolaire qui ont réagi un peu partout au Québec. Sonia Lebel, ministre de l’Éducation, a souligné sur différentes tribunes : « L’application des règles va se faire de façon progressive et avec discernement. »
Discernement dans l’application
« Si on constate qu’un enfant a des difficultés ou qu’il y a des enjeux, soit que c’est un élève d’une classe d’adaptation ou que c’est un élève qui est en francisation parce qu’on a de plus en plus des élèves qui proviennent de l’immigration pour lesquels le français n’est pas la langue maternelle. C’est certain que dans ce cas-ci, ça peut amener le discernement des enseignants dans l’application de la règle, mais il n’y a pas eu de levée de bouclier. Au contraire, même dans certains milieux, les directions me disaient que le vouvoiement était déjà en place », ajoute M. Brisson.
Le vouvoiement est l’une des mesures que le gouvernement demande aux écoles de mettre dans leur code de vie. « Pour la plupart des codes de vie, l’ensemble des mesures s’y trouvent. Il y a eu des adaptations comme on a fait en début d’année avec l’interdiction de l’utilisation des cellulaires. Puis, ça s’est très bien passé. Les directions d’écoles secondaires disent avoir retrouvé une vie dans l’école. Les gens ont réalisé qu’ils pouvaient se parler sans utiliser un médium intermédiaire. Donc pour le vouvoiement, c’est un peu la même chose. Il peut y avoir des enjeux au niveau de l’application en fonction des enjeux d’apprentissage des élèves. Toutefois, la plupart le voient comme un outil qui va permettre de s’assurer que les élèves adoptent un comportement empreint de civisme. Les enjeux de civisme, on les voit plusieurs à d’autres endroits dans la société.
« L’école, le reflet de la société »
Pour le directeur général du Centre de services scolaire des Laurentides (CSSL), Sébastien Tardif, l’entrée en vigueur du vouvoiement obligatoire est accueillie favorablement dans les milieux parce qu’on parle beaucoup d’incivilité et de violence dans les écoles. « C’est un enjeu qui est important, c’est un phénomène qui est complexe, mais qui dépasse aussi largement le réseau scolaire. C’est-à-dire que l’école en fait, c’est le reflet de la société , puis la situation est préoccupante dans les établissements scolaires, mais pas plus qu’elle ne l’est au parc, dans les épiceries où les gens qui travaillent dans les services, leurs marques , les gens sont de moins en moins tolérants, acceptent moins d’être contrariés, etc. Donc, c’est important qu’on réagisse comme société », explique M. Tardif.
Le vouvoiement est un moyen parmi d’autres et pour lui c’est la somme de plusieurs moyens qui feront la différence. « Les enfants apprennent en observant beaucoup. S’ils observent dans la société de l’incivilité ou des mauvais comportements, ils vont avoir tendance à les reproduire. C’est pour ça que je pense qu’en travaillant tout le monde ensemble, et les établissements scolaires ont un rôle à jouer, mais au niveau de la société en général, on peut revenir à des valeurs de tolérance, de respect, d’entraide, des valeurs un peu plus humaines », explique M. Tardif.
Au CSSL, certains établissements avaient pris de l’avance en introduisant le vouvoiement dès la rentrée scolaire. « La bonne nouvelle, c’est que ça se fait parce que ces établissements-là on a déjà remarqué le développement du réflexe du vouvoiement. Comme les enfants apprennent beaucoup par mimétisme, une stratégie qui est adoptée par le personnel, c’est qu’ils se vouvoient entre eux, ils s’appellent monsieur, madame entre eux. Donc, à force de l’entendre, les enfants développent ce réflexe », souligne M. Tardif.
« Le vouvoiement ne règle pas tout »
Pour Annie Gingras, présidente du Syndicat de l’enseignement de la Rivière-du-Nord (SERN), le vouvoiement ne règlera pas tous les problèmes.
« On s’entend que le vouvoiement, ce n’est pas la solution ultime qui va venir régler tous les problèmes d’incivilité et de violence verbale dans les écoles. C’est un outil parmi d’autres, mais c’est le fondement du civisme et ça commence à la maison. Ce sont des notions qui doivent être enseignées dès la tendre enfance des parents à leurs enfants. Puis, à l’école, on vient renforcer cet apprentissage-là. Je ne pense pas que d’imposer le vouvoiement mur à mur du préscolaire à la cinquième secondaire par le Ministère soit la solution », a souligné la présidente du SERN.
Selon elle, pour bien faire appliquer le code de vie, ça prend plus de ressources. Ça prend du personnel de soutien scolaire, ça prend des psychoéducateurs. « Ça nous prend un paquet de gens qui peuvent venir aider à prêter main-forte aux problèmes de violence dans les écoles. Il y a beaucoup de violence physique et verbale. Mais si je veux envoyer paître un enseignant ou un élève, je peux le faire en vouvoyant et c’est ça le problème », ajoute Mme Gingras.