(Photo : Ève Ménard )
Non seulement il manque de logements dans les Laurentides, mais en plus, le prix des loyers explose.
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DOSSIER | Se loger dans les Laurentides: Mission impossible?

Par Ève Ménard - Initiative de journalisme local

Le marché locatif des Laurentides est aux prises avec deux problèmes majeurs: non seulement il manque de logements, mais en plus, le prix des loyers explose. Portrait d’une tempête parfaite, qui affecte de plus en plus les familles et les travailleurs.

Les logements sont rares et la population augmente

« Plus le temps avance et moins il y a de portes », affirme Tammy Allain, travailleuse de rue pour l’Écluse des Laurentides. Elle a passé les cinq dernières années sur le territoire de Saint-Jérôme, où la situation s’est détériorée, constate-t-elle. La directrice de l’organisme, Émilie Rouleau, abonde dans le même sens. « Quand j’étais travailleuse de rue, tu savais où étaient situés les logements disponibles, parce qu’il y en avait. Maintenant, c’est tellement rare qu’on ne les connait plus. On doit faire comme tout le monde: on regarde les annonces et il n’y en a pratiquement pas », indique-t-elle.

Les taux d’inoccupation des logements locatifs sont extrêmement bas dans les Laurentides: 0,8 % à Saint-Jérôme, 0,7 % à Sainte-Sophie, 0,4 % à Sainte-Adèle et 0,3 % à Saint-Sauveur. Un marché locatif est considéré comme équilibré lorsque ce taux est à 3 %. Ces données illustrent l’ampleur de la crise, qui n’est d’ailleurs pas près de se résorber.

L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) prévoit qu’en 2041, il y aura près de 18 000 ménages de plus dans la MRC de La Rivière-du-Nord. Pour les Pays-d’en-Haut, on parle de 5 150 ménages supplémentaires. Il s’agit d’hausses de 29 % et de 22 %. En comparaison, le nombre de ménages pour l’ensemble du Québec devrait augmenter de 11 %. Pour suivre cette croissance, la MRC des Pays-d’en-Haut estime qu’il faudrait disposer de 340 logements de plus par année sur son territoire, pour la prochaine décennie.

Un ménage réfère à une personne ou à un groupe de personnes vivant sous le même toit. Par exemple, il peut s’agir d’étudiants en colocation dans un appartement ou d’une petite famille dans une maison unifamiliale.

Élise Gauthier travaille sur le comité Un toit pour tous.

C’est un toit ou rien

Il est encore possible de trouver un logement dans les Laurentides, mais à quel prix ? « Des logements à prix modique, on n’en a pas », affirme Tammy Allain. Élise Gauthier a travaillé plusieurs années à la coordination du Café L’Entre-Gens à Sainte-Adèle. Aujourd’hui, elle travaille sur le comité Un toit pour tous, qui regroupe différents acteurs de la MRC des Pays-d’en-Haut pour répondre aux enjeux de logement. « Il n’y a tellement pas de logements et tellement de monde qui cherche », que même les propriétaires de logements « miteux » ou « insalubres » augmentent leurs prix, déplore Élise. « Et on encourage souvent les gens à garder ces logements-là quand même, parce que sinon, ils ne trouvent rien d’autre », complète la directrice de l’Écluse, Émilie Rouleau.

« C’est déchirant parce que tu maintiens quelqu’un dans un milieu de vie inadéquat. Mais sinon, si tu n’as pas les moyens de te payer ce qu’il y a sur le marché, tu vas te retrouver où? Dans la rue ou dans les motels. Et même les motels sont pleins », ajoute Élise Gauthier. En dernier recours et faute d’autres solutions, l’Écluse avait l’habitude de rediriger la clientèle vers les motels. Mais aujourd’hui, même le prix de ces chambres est « exorbitant ».

Les données reflètent ce que les intervenants sociaux constatent sur le terrain. En l’espace de cinq ans, les loyers médians pour des logements d’une, deux ou trois chambres ont augmenté de 32 à 34 % à Saint-Jérôme. À Sainte-Adèle, les loyers médians pour les mêmes types de logements ont augmenté de 35 à 40 % entre 2018 et 2023. Le prix pour un logement de deux chambres, par exemple, est passé de 820 $ à 1085 $ à Saint-Jérôme et de 795 $ à 1 075 $ à Sainte-Adèle.

Toutefois, ces chiffres seraient même en-deçà de la réalité: dans les faits, les prix des logements disponibles seraient encore plus élevés. C’est ce qu’affirme Louis-Philippe Dupuy, qui travaille au comité Un toit pour tous. Il accompagne les gens dans leur recherche de logements sur le territoire des Laurentides. Chaque semaine, il regroupe les annonces sur lesquelles il tombe. En date du 6 novembre 2023, les logements de deux chambres disponibles à Sainte-Adèle étaient affichés au prix moyen de 1 410 $. Les loyers oscillaient entre 1200 $ et 1 550 $.

Sur le bord « d’une crise humanitaire »

Le logement est la part de dépense la plus importante des ménages. Selon la Société canadienne d’hypothèques et de logements (SCHL), pour qu’un logement soit abordable, un ménage doit dépenser moins de 30 % de son revenu brut pour se loger. Pourtant, dans la MRC de La Rivière-du-Nord, 29,8 % des ménages locataires consacrent 30 % ou plus de leurs revenus au logement. Dans la MRC des Pays-d’en-Haut, ça s’élève à 36 %.

Ronald réside à Sainte-Adèle. Au moment où le Journal le rencontre, en novembre 2023, il accorde environ 70 % de ses revenus à son loyer. En raison de problèmes de santé graves, Ronald ne peut plus travailler : il reçoit donc l’aide sociale, qui est d’environ 790 $ par mois, précise-t-il. Son loyer lui coûte 550 $. À ce prix-là, il s’agit d’une grande chambre, sans cuisine ni salle de bain privée. Avec environ 240 $ en poche pour le reste du mois, sa situation est extrêmement précaire. Ronald fait d’ailleurs appel aux banques alimentaires pour se nourrir. Il a des problèmes de sommeil et vit beaucoup d’anxiété. « Je suis aussi en perte de poids, parce que je ne mange pas bien », ajoute-t-il.

« Lorsqu’il y a des problématiques de logement, ça vient fragiliser un paquet de monde », déplore Denis Trudel, député fédéral et porte-parole du Bloc québécois en matière de solidarité sociale. À l’automne, il a visité plusieurs régions du Québec, dont les Laurentides, pour documenter la crise du logement. « On est sur le bord d’une crise humanitaire au Québec », affirme le député. « Il y a des parcs de tentes partout, à Val-D’or, à Mont-Laurier, à Saint-Jérôme, à Granby, c’est rendu fou », dit-il. Selon lui, ces problématiques découlent du manque de logements, de l’augmentation des loyers et du coût de la vie. Aujourd’hui, n’importe qui pourrait se retrouver en situation d’itinérance. « Il suffit que tu vives une séparation, que tu tombes en dépression ou que tu perdes ton emploi. Tu te désorganises un moment et en raison du prix des logements, tu deviens extrêmement fragilisé. »

Le logement avant le bien-être

« On n’avait jamais vu ça, se faire appeler par des familles », affirme Émilie Rouleau, directrice de l’Écluse des Laurentides.

L’Écluse des Laurentides fait du travail de rue. Sa mission est donc d’accompagner une clientèle marginalisée, souvent en situation d’itinérance ou proche de l’être. Mais aujourd’hui, toutes sortes de personnes font appel à leurs services. Mêmes les travailleurs et les familles n’y arrivent plus et demandent de l’aide. « On n’avait jamais vu ça, se faire appeler par des familles », reconnait Émilie Rouleau. « Ça déborde, les gens ne savent plus quoi faire », ajoute-t-elle.

Louis-Philippe Dupuy est bien placé pour le savoir. Durant la pandémie, sa famille et lui ont été évincés de leur logement, à Val-David. Les propriétaires rachetaient le duplex pour en faire des bureaux, raconte l’intervenant. Ça leur laissait six mois pour trouver une alternative. Finalement, la famille de quatre a loué une petite maison à Sainte-Agathe-des-Monts. C’est 1 100 $, sans l’électricité, l’internet et le déneigement, et il n’y a qu’une seule chambre. « On a une petite pièce en bas, mais ce n’est pas assez sain pour dormir. C’est humide et il fait froid », explique Louis-Philippe. Les enfants dorment donc dans la chambre et les parents, dans l’entrée, où ils installent un matelas.

Malgré tout, Louis-Philippe affirme que ce logement leur « a sauvé la peau ». La famille aurait été prête à déménager, pour trouver plus grand et moins cher. Mais un des enfants avait déjà une place en CPE et les parents devaient garder leur travail. « On pile sur notre bien-être pour être capables d’offrir le peu de services qu’il reste à nos enfants. On a accepté [ce logement] parce que c’est une crise. C’était vraiment difficile, c’était beaucoup de stress », souligne Louis-Philippe. En plus d’être intervenant social, il fait aussi du remplacement dans les écoles. Sa conjointe travaille dans les CPE. « On n’est pas riches, mais on y arrive. C’est sûr qu’on coupe. On n’a pas vraiment de loisirs. »


Hausse des abus : que peuvent faire les locataires?

Serge Gilbert est coordonateur à l’Association de promotion et d’éducation en logement (Appel), qui couvre l’ensemble des Laurentides. L’organisme travaille notamment à la défense et à la promotion des droits des locataires. D’année en année, M. Gilbert remarque une hausse de la demande pour leurs services. En 2023, l’organisme a répondu à 4 650 appels, traité 195 demandes individuelles et ouvert 175 nouveaux dossiers. Cela représente une augmentation d’environ 15 %, par rapport à l’année précédente. Parmi les dossiers ouverts, il y a 45 évictions forcées, 27 reprises de logement illégales, 17 cas de rénoviction et 51 cas de hausse de loyer abusive.

« C’est beaucoup de stress. Et c’est beaucoup de travail, autant pour le locataire que pour nous », affirme Serge Gilbert au sujet des procédures légales rattachées au logement. « L’objectif, c’est d’aider les gens à prendre en main leur condition de logement, on travaille beaucoup sur l’empowerment », complète le coordonateur. Mais dans le contexte de la crise actuelle, les locataires sont-ils moins enclin à entamer des procédures ? « Effectivement, il y a des gens qui, même s’ils vivent une situation compliquée, n’iront pas en procédure parce qu’ils ont peur de perdre leur logement. Mais ce que les gens oublient souvent, c’est que si toi tu ne fais pas respecter tes droits, personne ne va les respecter à ta place. C’est la partie difficile de notre travail : amener les gens à comprendre qu’ils ont des droits et que le fait de les exercer ne les pénalise pas », indique M. Gilbert.

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