Algues bleues: le rendez-vous aura lieu chez nous

Par Nathalie Deraspe

Soie

Ici et là au Québec, des riverains sont prêts à faire des pieds et des mains pour trouver des solutions qui puissent améliorer la qualité de leurs plans d’eau. Mais spécialistes et néophytes admettent avoir du mal à convaincre le ministère du Développement durable, de l’environnement et des parcs (MDDEP) des bienfaits de leurs trouvailles, malgré le fait qu’il s’agisse souvent de méthodes éprouvées ailleurs dans le monde. Pour plusieurs, le rendez-vous stratégique qui a eu lieu le 25 septembre dernier au Chanteclerc n’est qu’un recueil de vœux pieux.
À Disraëli, une petite municipalité en bordure de Québec, c’est le directeur de la caisse populaire de l’endroit qui a réussi à convaincre les agents du ministère de la Faune d’installer une île flottante pour améliorer la qualité du lac de l’Est. Celui-ci avait pris le temps de lire des centaines de pages sur la question avant d’arriver avec un dossier en béton et l’argent nécessaire pour réaliser le projet. Il faut dire que ça fait déjà cinq ans que les riverains de son association n’utilisent plus de savon contenant des phosphates et qu’ils ont commencé à revitaliser une partie des rives du lac. Mais même si l’île expérimentale est à l’eau depuis le 10 août, Pierre Bellavance n’avait toujours pas obtenu l’aval du MDDEP au moment d’écrire ces lignes. «On s’est fait cuisiner», lance-t-il.
«Le ministère n’est pas très aidant», concède Robert Lapalme, directeur de projet en écologie aquatique. «Pourtant, clame-t-il, les études réalisées ailleurs sont aussi valables que celles qui pourraient être faites ici. Comment se fait-il qu’il y ait jamais rien qui s’adapte à nous?»

Scepticisme: y a-t-il vraiment

de «solution-miracles»?

Au sujet de l’une des solutions avancées par une firme laurentienne, les îles flottantes (que présentait Accès il y a quelques semaines), Richard Carignan, spécialiste de la question des lacs, est clair: «Notre politique est de ne jamais nous prononcer sur ces techniques ou produits à moins qu’ils aient été homologués ou approuvés par une autorité scientifique ou gouvernementale», tempère le président de l’organisme, Jacques Ruelland.

Cela dit, le projet du lac de l’Est a tout de même été subventionné à raison de 10 000$ par le député libéral de Frontenac et ministre de l’Agriculture, des pêcheries et de l’Alimentation, Laurent Lessard. Sur quoi donc le député s’est-il basé pour financer cette initiative, si ce n’est de l’impressionnante littérature cumulée au fil des ans sur cette technologie, notamment en Europe et aux États-Unis?
«Dans certains dossiers, il y a des ambiguïtés assez fantastiques, soutient à nouveau Robert Lapalme, à la tête d’un collectif qui traitera des solutions applicables aux cyanobactéries dans un livre à paraître au printemps prochain. Pourtant, ce ne serait pas si compliqué de démêler les bonnes techniques des mauvaises. Moi je dis aux gens: faites vous-mêmes la gestion de votre lac. Cela implique de vous informer et d’avoir votre mot à dire sur tout ce qui se fait dans le bassin versant, des sentiers de motoneiges aux coupes à bois autorisées par le gouvernement sur les terres publiques. Des solutions, il en existe. Souvent je me retrouve avec des projets très valables aux côtés du MDDEP, mais on nous redemande sans cesse de nouvelles études pendant qu’il se fait des énormités dans d’autres secteurs.»
«Les gens du ministère devraient se faire un devoir d’écouter les bénévoles qui se prennent en charge et trouvent des idées novatrices pour remédier au problème», renchérit Pierre Bellavance.

Des lacs surchargés

Le président du Centre québécois du droit en environnement, Jean-François Girard, a passé près d’un an et demi sur le terrain à donner des conférences sur la protection des lacs et des cours d’eau. Il cite en exemple le cas du lac Waterloo en Estrie, où des études datant des années ’70 parlaient déjà d’oxygénation de l’eau. «Trente ans plus tard, les gens n’ont pas modifié leur comportement et les perchaudes nagent encore sur le dos.» La norme scientifique d’une bande riveraine efficace est de 30 mètres, pas cinq ou dix, souligne-t-il, et toutes les solutions d’appoint, que ce soit les marais filtrants, les îles flottantes ou autres technologies du même acabit ne sont quant à lui qu’un «plaster sur le bobo». «Il y a à revoir l’ensemble de notre façon de s’installer et d’exploiter le bassin versant, explique cet avocat et biologiste de formation. Avant de parler de revitalisation des rives, il faudrait commencer par mesurer la capacité de support des lacs. Et les municipalités peuvent adopter des réglementations pour freiner le développement, ne serait-ce que le temps d’éluder la question.»

Le président d’Environnement Mont-Tremblant, Patrick O’Hara, prétend qu’il y aurait sans doute lieu de revoir nos techniques quand il s’agit de dresser des chemins en montagne. «Nous avons remarqué qu’il se forme un ruissellement à tous les 80 mètres en bordure des plans d’eau. Et 95% de l’apport en eau à un lac provient justement de ces ruissellements.» Comme les fossés n’ont pas la propriété de filtration nécessaire, tous les nutriments viennent nourrir nos lacs, au même titre que les engrais des pelouses des riverains, explique-t-il. Un phénomène qui n’a pas fini de prendre de l’ampleur, compte tenu des pluies torrentielles causées par les changements climatiques.

Des experts exclus

Comme quantité d’experts, Robert Lapalme et Jean-François Girard n’ont pas été convié au rendez-vous stratégique de cette semaine. Les organismes Équiterre, Nature-Québec et Eau Secours fustigent également d’avoir été exclus du débat. «Il s’agit d’une décision politique, a déclaré Céline Gagné, responsable des communications au ministère à quelques semaines de la rencontre. C’est Mme Beau­champ va décider qui va être là.»
«On ne peut pas lancer de tomates pour un recueil de bons vœux, concède Robert Lapal­me. Mais si on était cohérents, on s’attaquerait aussi aux rejets d’azote, qui sont des stimulateurs de croissance (les moteurs à deux temps dont sont munis les motoneiges et les tondeuses sont directement visés ici) et on appliquerait aussi une réglementation pour les vendeurs d’engrais. Parce que les engrais naturels, c’est comme les chips sans cholestérol, c’est un leurre. Et ça donne pas grand chose de renforcer le pouvoir des municipalités. Celles-ci ont des pouvoirs qu’elles n’exercent pas.»

Le président fondateur d’Action environnement Lac Sainte-Adèle, Gilles Marchieldon, abonde dans le même sens. «Depuis 1986, on a vu cinq maires passer. On a déposé plus d’une dizaine d’études à la ville, mais personne n’a jamais rien fait. C’est nous qui avons reboisé les rives du Chanteclerc et aménagé le parc Patry. Mais pour éviter de remplir le lac de sable et de gravier, il faudrait des bassins de décantation des fossés. En réalité, on a aboli le Programme des lacs il y a 15 ans et maintenant on essaie de réparer les pots cassés.» 
«Nous sommes un ministère qui doit agir comme chien de garde», a affirmé mardi Line Beauchamp. Reste à savoir si le gouvernement lui donnera tous les moyens d’agir.

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