Bouleversant!

Par Stephane Desjardins

Le ring

La pauvreté n’est pas qu’un phénomène. C’est aussi un état d’esprit. C’est également une abomination.

Les chercheurs se penchent depuis des générations sur la pauvreté. On la considère souvent avec fatalité. Comme une des nombreuses tares que l’humanité ne parvient pas à éradiquer. On pose un homme sur la Lune. On guérit le cancer. On reproduit le soleil dans un réacteur nucléaire. On réalise les plus beaux tableaux ou les plus harmonieuses symphonies. On atteint collectivement des sommets de civilité et de sophistication. Et on reste pris avec des générations de gens sur l’aide sociale.

Dans certaines villes, des quartiers complets dépendent du BS pour leur survie. Ceux qui n’ont jamais connu la pauvreté ne peuvent comprendre dans quel contexte les enfants pauvres grandissent. Des générations de chercheurs se sont penchées sur le phénomène. Privés de modèles et de balises, les enfants pauvres poussent dans des milieux déstructurés. Ceux qui s’en sortent sont souvent des quasi-miraculés.

Le décor du film Le Ring, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, se situe justement dans Hoche­laga-Maisonneuve, une de ces zones de pauvreté extrême de Montréal. Les personnages principaux, trois enfants d’une même famille pauvre, évoluent dans des décors « naturels » à faire peur. Le viaduc de la rue Sainte-Catherine, qui enjambe les voies ferrées près de la rue Frontenac, le petit parc délaissé qui donne une vue imprenable sur le port et la Ronde, la lugubre rue Notre-dame dans les environs du pont Jacques-Cartier, quelques blocs mal famés sur des rues comme Cuvillier ou Aylwin, au sud de Hochelaga ou, surtout, de la rue Adam. Les commerces bas de gamme de la rue Ontario. Des ruelles jonchées de détritus. Des immeubles couverts de graffitis. Des gens saouls ou gelés qui font la fête toute la nuit. Des putes qui font la rue devant des blocs à moitié démolis. Le film plonge dans le quotidien de Jessie (émouvant Maxime Desjardins-Tremblay) et de ses frères et sœurs. La petite famille sillonne les rues défoncées d’un quartier de déprime. Tout comme les frères Dardenne, les maîtres à penser de la jeune cinéaste, le film s’attarde à décrire, sans complaisance et sans fard, une réalité difficile à accepter. On voit les appartements qui ressemblent à des taudis, on contemple la misère, la bouffe qui vient à manquer, la désespérance.

Les parents font ce qu’ils peuvent. La mère est toxicomane. Le père accumule les petits boulots qui permettent de nourrir et loger sa famille. Le grand frère est empêtré dans des combines louches et s’enfonce. La grande sœur materne la petite et a de la difficulté à composer avec sa féminité naissante. Elle cherche un modèle. Mais la mère est absente. De son côté, Jessie s’accroche au seul rêve qui lui reste, entre deux parties PlayStation: la lutte. L’univers le fascine. Jusqu’à ce qu’il découvre la vérité de ce spectacle: tout est arrangé. Qu’à cela ne tienne, il veut devenir lutteur. La performance du jeune Desjardins-Tremblay est bouleversante. La cinéaste ne se gêne d’ailleurs pas pour multiplier les gros plans sur le jeune acteur, qui crève l’écran comme Marlon Brando ou Brad Pitt le faisaient au début de leurs propres carrières. Une prestation animale, physique, émotive. L’adolescent n’a même pas besoin de parler pour faire passer ses sentiments. Quel talent!

Son personnage est un symbole: il ne mange pas à sa faim, il s’emmerde à l’école (quand il y va!), personne ne s’occupe de lui. Il a, malgré tout, le sens de la justice et une volonté de se battre pour atteindre ses idéaux. Des qualités qui manquent souvent aux jeunes qui sont élevés dans de tels environnements. Car il va s’occupe de ses frères et sœurs et s’indigne devant certaines injustices qui frappent les membres de son entourage. Le ton du film est difficile, il faut bien le reconnaître. Notamment parce qu’il se déroule au Québec, et pas dans un bidonville de Calcutta. Mais sa fin, ouverte, constitue tout de même un message d’espoir. La cinéaste dédie ensuite son film à tous les petits battants. Une belle leçon de courage et de vie.

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