100e anniversaire de Riopelle : Un « héros culturel » bien de chez nous

Par Simon Cordeau (initiative de journalisme local)

Cette année marque le 100e anniversaire de l’artiste Jean Paul Riopelle. Peintre, sculpteur, membre des Automatistes et cosignataire du Refus global, Riopelle a résidé dans les Laurentides de nombreuses années. Survol d’un créateur libre avec Sylvie Coutu, historienne de l’art et médiatrice culturelle.

Les Automatistes

Le Cirque (1955)

Au début des années 1940, Riopelle entre à l’École du meuble de Montréal et devient l’élève de Paul-Émile Borduas. « Riopelle venait de loin. Il avait une formation très classique et peignait des natures mortes et des paysages. Il avait du mal, au début, avec l’approche de Borduas », raconte Mme Coutu.

À l’époque, Borduas démarre un nouveau mouvement artistique, celui des Automatistes. Inspiré par les surréalistes en Europe, il prône une approche intuitive de l’art. « Il s’agit de mettre le cerveau en veille, de laisser aller le geste. C’est le principe de l’écriture automatique. […] On essaie de n’exercer aucun contrôle rationnel et de comprendre l’oeuvre seulement lorsqu’elle est terminée », explique l’historienne de l’art.

Riopelle voit cette approche comme « un travail de déconstruction » de ce qu’il avait appris. Mais il y trouve aussi une grande liberté. « Borduas va lui donner, lui montrer cette liberté, qui sera si importante dans sa carrière. »

Le Refus global

Jean Paul Riopelle

« Son association avec les Automatistes fait de Riopelle un héros culturel pour le Québec », croit Mme Coutu. Dans les années 1940, le Québec est toujours gouverné par Duplessis. Les Automatistes sont alors des visionnaires, « mais ils vont en payer le prix ».

En 1948, ils signent le Refus global : une critique des valeurs traditionnelles, de la société québécoise et du catholicisme. Ils plaident pour une ouverture sur le monde, une pensée universelle et la liberté. « C’est le cri de toute une génération. Ça brasse la religion, la société et la façon de faire de l’art au Québec. Mais le Québec n’est pas prêt pour ça. Borduas perdra son emploi et sera censuré partout », raconte l’historienne de l’art.

Lorsque la Révolution tranquille arrive, en 1960 avec l’élection de Jean Lesage, le Refus global est alors vu comme avant-gardiste, voire prophétique, tout comme ses signataires.

Entre figuration et abstraction

Chemin d’hiver (1973)

Riopelle s’installe à Paris en 1947. Il y rencontre les surréalistes, dont André Breton, mais aussi les maîtres de l’abstraction lyrique française, comme Georges Mathieu. « C’est dans ce cadre-là qu’il commence ses mosaïques. »

Riopelle adore la chasse et la pêche. Il trouve donc une inspiration inépuisable dans la nature, ses paysages et sa faune, qu’il représente avec des « couleurs lumineuses et mirifiques », décrit Mme Coutu. D’ailleurs, le style de Riopelle et ses sujets ne cesseront d’évoluer durant toute sa carrière. « Il jumèle la figuration et l’abstraction. Ça aussi, ça fait le génie de Riopelle. Ça montre bien la grande liberté qu’il s’octroie. »

L’historienne de l’art note que, même dans les toiles abstraites de Riopelle, il y a un élément figuratif derrière. « Il y a la nature. Dans ses mosaïques, on voit une forêt vue des airs, ou son foisonnement de couleurs à l’automne. C’est l’impression que la nature lui laisse. » Dans sa série Icebergs, on reconnaît les paysages du Grand Nord. « C’est quelque chose d’abstrait, mais on voit les masses démesurées, le noir et le blanc, les contrastes. On en perd nos repères », illustre Mme Coutu.

Riopelle à l’Estérel

À Paris, Riopelle rencontre le Dr Champlain Charest, un radiologiste et pêcheur québécois. « C’est un coup de foudre amical. Ils vont s’attacher l’un à l’autre. » Charest habite les Laurentides et y a un hydravion. « Imaginez le bonheur, pour le chasseur-pêcheur qu’est Riopelle! Il revient plus souvent au Québec, et découvre avec plus d’intensité les Laurentides. »

Lorsque sa mère meurt, en 1972, Riopelle veut de nouveau un pied à terre au Québec. « Il a besoin de bois, de lacs, de forêt. Ce sont les Laurentides qui vont l’appeler. »

Près de chez Charest, Riopelle construit une résidence-atelier à l’Estérel, en bordure du lac Masson. « Elle va ressembler à une grosse grange assez particulière. En 1974, il commence la construction. Et en 1975, la première toile en est sortie. » C’est là que Riopelle peindra, entre autres, sa série de tableaux Icebergs.

Aussi, les deux amis achètent ensemble un bâtiment sur le point d’être démoli, l’ancien magasin général, à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson. Ils y ouvrent le restaurant Va-nu-pieds. Celui-ci fermera en 1981, mais rouvrira de 1987 à 2014 sous le nom de Bistro à Champlain, alors que Charest en est le seul propriétaire.

Dans les années 1990, Riopelle acquerra une résidence à l’Îles-aux-Grues. Il partagera son temps entre l’Estérel et le fleuve Saint-Laurent jusqu’à sa mort, en 2002. Les oies sauvages et leur migration lui inspireront de nombreuses oeuvres.

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