(Photo : Bernard Brault, pour Ruisseau Jackson (RJANP))

Milieux naturels : Protéger grâce aux citoyens

Par Simon Cordeau (initiative de journalisme local)

Seulement 8,9 % du territoire des Laurentides est protégé, alors que l’objectif mis de l’avant par l’ONU est de 30 % d’ici 2030. Et avec la pression démographique que connaît la région, les milieux naturels protégeables diminuent chaque année. La solution ? Les citoyens qui protègent eux-mêmes leurs espaces verts. Discussion avec André Goulet et Isabelle Marcoux, de l’Institut des territoires (IDT), et Mathieu Régnier, président du Ruisseau Jackson aire naturelle protégée (RJANP).

L’objectif du RJANP est de protéger quelque 20 km2 du bassin versant du ruisseau Jackson. Cette zone s’étend du lac Daïnava (Mille-Isles) au lac Écho (Morin-Heights), en passant par le lac Seale (Saint-Sauveur). « Si on regarde une photo satellite, on réalise que c’est une grande zone verte assez rare dans la région », indique M. Régnier. Mais cela pourrait changer.

Crédit : Bernard Brault, pour Ruisseau Jackson (RJANP)

Les terrains privés : petits mais nombreux

« Dès qu’on trace une route quelque part, elle va affecter les cours d’eau », explique M. Régnier. Cela crée de l’ensablement, par exemple, ce qui réchauffe le cours d’eau et peut amener la prolifération de plantes aquatiques. « Et il y a moins d’oxygène pour les fonctions écologiques. »

C’est pourquoi, il y a plus de 10 ans, M. Régnier a voulu protéger ce milieu naturel qui lui tient à coeur avec d’autres résidents du secteur. « On est devenu un groupe de citoyens, des amoureux de la nature. On se dit : on va rester sur place, mais en essayant de protéger au maximum l’environnement autour de nous. »

Par exemple, ils sont parvenus à protéger une partie du territoire avec l’aide d’un promoteur immobilier. M. Régnier explique que « certains appelleraient cela un pacte avec le diable, alors qu’au contraire, nous avons pu compter sur un appui exceptionnel : celui d’un grand propriétaire terrien sensible à l’environnement ». Il raconte que c’est d’ailleurs ce promoteur qui avait approché l’association, afin de conserver un milieu naturel fragile, « un magnifique terrain situé à proximité d’un cours d’eau ». Dans cet esprit de collaboration, le promoteur a acheté une partie du terrain et en a développé une portion avec  un projet à faible densité respectueux de l’environnement. Un groupe de citoyens a contribué à l’achat du reste, puis la zone a été donnée à la municipalité afin qu’elle puisse l’intégrer à son réseau de parcs. La donation a été faite moyennant un ensemble de conditions pour assurer une conservation pérenne. Pour cette association, cet exemple illustre bien l’importance de travailler avec le plus grand nombre d’acteurs possibles. La Fondation de la faune du Québec et la Fondation Écho ont apporté un financement additionnel et Conservation de la nature Canada a agi comme organisme-conseil.

Isabelle Marcoux, de l’IDT, souligne qu’il n’y a pas beaucoup de terres publiques à Saint-Jérôme, Saint-Sauveur ou Sainte-Adèle, par exemple. Pour augmenter le territoire protégé, il faut donc y aller à coups de petits terrains privés. « Les dons écologiques sont donc immensément importants. Parce qu’on ne pourrait pas faire autant de gains qu’on en fait actuellement », ajoute M. Goulet. S’il fallait acheter ces terrains pour les protéger, ça coûterait beaucoup trop cher pour être réaliste.

Différentes façons de protéger

Pour protéger un terrain qu’on possède, il faut d’abord qu’il ait une valeur écologique attestée par le ministère de l’Environnement. « Mais ça ne prend pas une valeur exceptionnelle. Un boisé naturel a une valeur : pas besoin d’y retrouver une grenouille ou une plante menacée », nuance Mme Marcoux.

Il faut aussi trouver un organisme de conservation, comme l’IDT, qui nous guidera dans le processus. « Il y a différentes options de conservation. Donc on détermine avec le propriétaire quel est le meilleur outil selon ses objectifs. Est-ce que c’est un don écologique, une servitude de conservation, une réserve en milieu privé ? », détaille Mme Marcoux.

Dans certains cas, on peut rester propriétaire tout en assurant la pérennité du milieu. « On peut mettre des servitudes de conservation plus permissives. Par exemple, certaines permettent l’exploitation forestière, mais selon certaines balises. D’autres peuvent être mises dans un champ agricole, mais il y a une exigence de ne pas couper le foin avant telle date, pour permettre aux oiseaux de nicher. Ce sont des outils qui sont assez flexibles », continue Mme Marcoux.

Une mosaïque verte

Pour le ruisseau Jackson, il aurait été « impossible » de protéger l’ensemble du territoire à perpétuité. « Ce sont 80 % des terrains dans notre zone qui sont privés. Certains sont déjà développés », explique M. Régnier. C’est pourquoi l’organisme souhaite plutôt créer une « mosaïque de statuts légaux ». M. Régnier utilise l’image d’un vitrail aux différentes teintes de vert. Certaines pièces sont vert foncé : des terrains protégés à perpétuité ou qui font partie des parcs municipaux. D’autres sont vert pâle : des citoyens préoccupés, en réflexion, ou qui ont signé une simple déclaration d’intention. « Pour nous, c’est quand même positif. Les gens sont sensibilisés, pour peut-être faire un don écologique un jour », illustre M. Régnier.

Le RJANP organise des activités de sensibilisation, comme des marches nature. Crédit : Ruisseau Jackson (RJANP)

Le groupe de citoyens mise d’ailleurs sur la sensibilisation, plutôt que la peur ou l’urgence. « On veut faire réaliser aux gens que le lieu est riche, qu’il a une vraie valeur, même pour les propriétaires. » Ils organisent ainsi des marches nature, installent des nichoirs pour les oiseaux menacés, font des corvées de nettoyage. « Ce genre d’action positive encourage davantage les gens, selon moi, que de leur parler des dangers », croit M. Régnier. Il y aura d’ailleurs la lecture publique d’un texte sur le ruisseau Jackson, écrit par Jean-Louis Courteau, le 13 mai au chalet Bellevue, en collaboration avec Théâtre Morin-Heights. « Ça raffermit les liens dans notre communauté, ce n’est pas compliqué et ça ne coûte pas grand-chose. »

Les avantages

« Si ce n’est que l’argent qui compte, le propriétaire en aura toujours plus dans ses poches en vendant son terrain », reconnaît d’emblée Mme Marcoux. Mais les propriétaires que l’IDT rencontre souhaitent faire plus. Il s’agit de gens qui aiment leur terre, qui veulent la protéger et laisser une trace. « Il y a un sentiment d’utilité éco-sociale. Le fait de donner valorise tellement. Ça donne un sens au capital qu’ils ont bâti toute leur vie », ajoute M. Goulet.

Il y a aussi des avantages fiscaux. Pour certains types de préservation, le propriétaire obtient un reçu pour fins d’impôts qu’il peut étaler sur 10 ans. Il peut aussi éviter de payer un gain en capital sur le terrain. Certains ont aussi des milieux humides sur leur terrain, ce qui en réduit la valeur marchande et rend son développement plus difficile. « Tant qu’à vendre, certains préfèrent donc le protéger », illustre Mme Marcoux.

Crédit : Martin Gauthier, pour Ruisseau Jackson (RJANP)

Avoir des aires protégées près de chez soi fait aussi augmenter la valeur foncière de notre propriété, affirme M. Régnier. « Les gens ne réalisent pas la richesse qu’ils ont dans leur cours arrière. » Cela assure aussi qu’on pourra continuer de jouir de la nature environnante. « Si on prend le lac Écho, plus de la moitié de son eau provient du ruisseau Jackson. Alors si l’eau n’est pas de qualité, le lac est affecté. »

Petits départs, grands projets

« Les dons écologiques deviennent souvent un point de départ pour un plus grand projet », indique Mme Marcoux. Il est ensuite possible d’approcher les voisins, et l’initiative fait souvent boule de neige.

Au ruisseau Jackson, on souhaite se connecter à d’autres zones protégées initiatives du coin, comme le Club de ski Vikings, explique M. Régnier. « Les corridors fauniques, aussi, font défaut dans la région. » C’est pourquoi l’organisme collabore avec Éco-corridors laurentiens, par exemple. « La beauté de l’affaire, c’est qu’on finit par se complémenter », illustre Mme Marcoux.

« Ç’a en prend partout, de la végétation et un accès à la nature. Pour nous, un boisé près d’un milieu urbain est une priorité. Il est plus menacé et joue un rôle écologique auprès des gens », continue-t-elle. Cela aide aussi les municipalités à s’adapter aux changements climatiques, en conservant des îlots de fraîcheur par exemple.

Quant à M. Régnier, il reconnaît qu’il reste encore beaucoup de travail avant de bien sécuriser le ruisseau Jackson. Mais il a confiance que son mouvement citoyen continuera à influencer positivement les choses. « Quand on réalise ce qui est possible en mobilisant, en achetant et en collaborant, nos rêves ne sont pas si fous que ça. […] Il n’y a pas de petite initiative citoyenne. »

1 commentaire

  1. It is not always easy to donate the land. de Volpi/Walker spent almost 7 years attempting to GIVE AWAY 300 acres of land to be used as a nature reserve by Mille Iles/St.Sauveur. It was a frustrating and long event. Mainly due to the problems imposed by St.Sauveur. Mille Iles was so happy to have the land they they went out of their way to make the whole transaction easy, where St.Sauveur could never get their act together. (too many people involved.) Anyhow you should hear the real story behind the story. Needless to say the residents of Mille Iles/St.Sauveur will eventually benifit from our troubles.

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