Carré d’insultes

Par Josée Pilotte
Carré d’insultes

Y’a un lecteur qui m’a lancé au tout début de mon humble carrière de chroniqueuse: «Hey chose!, t’es pas tannée de commenter sur toutte pis sur rien? T’es qui toi au juste?!»

Je me souviens m’être alors dit: «My God!, ça commence bien mon affaire: y’en a quelques-uns qui sont déjà écoeurés de me lire…»

 

J’avoue avoir été secouée. Moi, la nouvelle-super-chroniqueuse, je me faisais critiquer, juger et mépriser pour avoir émis une opinion, la mienne.

 

Quand je regarde en arrière, je me dis que c’est fou comme on développe des mécanismes de défense pour survivre dans une société où l’attaque personnelle et le mépris des individus prennent le pas sur le débat des idées et le respect de l’opinion.

 

Cette histoire m’est revenue cette semaine, alors qu’à mon grand étonnement, une 849e personne m’a demandé pourquoi diable je ne donnais pas mon opinion sur la grève des étudiants. Parce que.

Parce que j’aime mieux vous parler de ma toute nouvelle découverte printanière dans les bois de Sainte-Anne-des-Lacs, ces nouvelles pistes de vélo de montagne toutes aussi impressionnantes les unes que les autres, et du génie de celui qui les conçues: André Lessard.

Vous dire le sourire que ça nous «accroche dans la face», vous dire le feeling qu’elles procurent: à de nombreux endroits, on se croirait presque dans l’Ouest! Vous dire aussi que les moustiques sont quand même là pour vous rappeler que vous n’y êtes pas vraiment, dans l’Ouest.

 

J’aime mieux vous parler de «l’aventure APIQ», vous savez cette association que j’ai présidée et dont la mission était de défendre la presse indépendante et sa diversité.

Vous dire la satisfaction du devoir accompli: maintenant, grâce aux interventions de l’APIQ, les deux groupes de presse Québecor et TC Media ont donné de l’oxygène au Indépendants en leur laissant le plein contrôle d’Hebdos Québec. Vous dire que j’ai l’impression que nous avons, au cours des derniers mois, sensibilisé nos lecteurs, nos élus, nos annonceurs (et même PKP!) à l’importance d’une Presse libre qui alimente le débat public, l’opinion, la circulation des idées et la Démocratie!

 

J’aime mieux vous parler de mon dernier questionnement existentiel, né à la vue de cette tigrasse mauve-fluo arborée par une sexagénaire sautillante et excentrique sur le parvis en construction de l’église.

Vous dire: Mais pourquoi encore à cet âge chercher à tout prix l’adolescence, jusqu’à la racine de ses cheveux?! Pourquoi? Mais on s’en fous-tu, me direz-vous.

Un p’tit carré rouge pour matcher le mauve avec ça?

Pourquoi diable je ne donne pas mon opinion sur la grève des étudiants?

Parce que vous le faites déjà assez et que tous les chroniqueurs le font beaucoup trop. Parce que cette surenchère d’opinions, cette cacophonie de lieux communs, d’idées reçues et de clichés ne nourrit pas le débat, elles ne font que jeter de l’huile sur le feu.

Trop de Martineau, trop de Bob Côté, trop de Duhaime, de Maréchal, de Lagacé… trop de recette-d’une-chronique-réussie: un soupçon de mauvaise foi, deux-trois kilos de démagogie, une marinade de cynisme, quelques gros mots (it’s very, very important!), et le gâteau lève, le feu pogne dans’baraque, la chicane pogne dans’cabane.

Trop d’huile jetée sur le feu, trop de «si t’es pas avec moi, t’es contre moi», trop de jugements, trop peu de réflexion, trop d’affirmations, trop peu d’échanges.

Le réveil sera brutal, je vous le prédis. Déjà j’ai des amies qui se boudent, vous imaginez?

Mais.

 

Dans tout ce fleuve de mots et d’humains, on y gagne certainement une jeunesse plus engagée, plus politisée, plus passionnée des enjeux sociaux et politiques; une jeunesse qui a des convictions et qui trouve des mots et des actions pour les exprimer. Qui sait?, peut-être est-ce le grand coup de balai dont a besoin le Québec, celui qui dépoussièrera les taches des vieux partis et assainira la corruption ambiante…

 

Dans tout ce fleuve, on constate aussi notre incapacité à réellement débattre, notre étroitesse d’esprit, notre tendance à confondre insultes et argument, notre impossibilité quand on dit «vert» de respecter l’autre quand il dit «rouge»… ou mauve-fluo!

 

On y perd un peu de notre dignité, tous, citoyens, élus, jeunes et vieux. Et même les chroniqueurs.

 

Alors devais-je jeter de l’huile sur le feu?

 

 

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