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Chronique d’un X

par Jean-Claude Tremblay

jctremblayinc@gmail.com
 
C’était à Sainte-Agathe, je devais avoir six ans et je m’en souviens encore aujourd’hui. La scène est toujours vive. La mémoire d’une détresse stridente qui m’a transpercée ce jour-là, et dont le souvenir est pénible et intarissable.
Alors que j’étais tranquillement assis devant l’écran qui projetait « Ciné-Quiz », le voisin d’à côté, un homme travaillant et sans histoire, avait fait irruption dans le domicile familial. Il était en crise : il pleurait de rage, frappait violemment contre les murs et de tout son être hurlait sa douleur. Il cherchait ardemment la compassion et le réconfort dans le regard de mes parents, car quelqu’un venait de changer le cours de la vie de son unique enfant. Sa fillette, qui devait avoir mon âge, s’était fait « tripotée » par une âme sale et sans scrupule – un vieil homme briseur de vies, une moisissure qui ce jour-là n’avait pensé qu’à lui.
On avait le même âge, moi et Julie (non fictif). On jouait souvent aux Schtroumfs dans la cour arrière, en écoutant et en chantant à tue-tête « I Love Rock’n’Roll », le vinyle de Joan Jett & the Blackhearts – jadis sans même comprendre un traître mot de Shakespeare. L’innocence était permanente, c’était cette époque où le CV disait « enfant » et l’expérience « je vis le moment présent ». Une phase où les fonctions cognitives n’étaient pas encore développées, une qui rimait avec émotivité, vulnérabilité et légèreté – c’est précisément à ce moment que pour Julie, tout a basculé.
Ce n’est que des années plus tard que j’ai compris le fondement et la gravité du geste posé, et conséquemment, la crise du pauvre père de famille terrassé.
Depuis ce temps, je ne peux m’empêcher de me répéter : « C’est à toi que ça aurait pu arriver… », cette offre de bonbons empoisonnés. À partir de ce moment est née chez moi une intolérance viscérale envers le phénomène. Elle ne m’a jamais quitté, elle me tient parfois éveillé la nuit tombée, moi qui devenu père suis profondément inquiet à propos de ce genre d’atrocité.

Une bonne trentaine d’années plus tard

« Un homme a tenté de se faire passer pour un conducteur de taxi scolaire et a voulu embarquer une fillette… Elle a heureusement refusé de monter à bord et le chauffeur a pris la fuite », pouvait-on lire dans le communiqué, provenant d’une commission scolaire bien de chez nous. « Embarque dans mon auto, je vais te reconduire jusqu’où il faut », aurait visiblement dit le renard au corbeau. Les rapaces sont aujourd’hui plus subtils et sophistiqués, et vers le numérique, nombreux ont migré, mais dans les 30 derniers jours, c’est plusieurs tentatives près de nos écoles qui auraient été déjouées. « Plaintes non fondées », ont dit les policiers, mais nous savons que malgré cette fausse alerte, le danger est loin d’être écarté.

À défaut d’éliminer, il faut éduquer

« Pendez-les tous par les testicules jusqu’à ce que mort s’ensuive », voilà un commentaire que j’ai entendu et le réflexe de plus d’un. Mais il faut être réaliste mes amis, on aura beau faire, toute la corde du monde ne viendra jamais à bout de tous ces barjots. Comme je l’enseigne aux jeunes (et aux moins jeunes) dans le programme ESTIME qui vise à enrayer l’intimidation, vaut mieux se demander ce que vous pouvez faire pour vous prémunir de tels fléaux, car toutes les ressources externes ne régleront point à votre place vos maux.
Peu de temps après l’incident de Julie, mes parents sont partis chacun de leur côté, et par conséquent, en balle de ping-pong confuse, je me suis transformé.
Je n’ai donc jamais revu mon amie, celle avec qui j’aimais partager le Quick aux fraises Nestlé, et les tranches de pain blanc beurrées.
J’ignore ce que lui est arrivé, mais comme j’aime mon verre à moitié plein, j’aime imaginer qu’une telle monstruosité l’a rendue plus forte, et que son expérience aussi traumatisante soit-elle, lui aura servi à aider son prochain.
De mon côté, je ne peux qu’espérer que cette humble chronique permettra à certains de dialoguer et de ramener à l’avant-plan l’importance de communiquer, même si le sujet n’est pas très gai. Mère, père, grands-parents, voisin ou simple citoyen, nous sommes tous unis devant cette menace et responsables de protéger nos enfants de cette dysphorie humaine – la prévention demeurera toujours la meilleure option. Ensemble, agissons!

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