Chronique à ne pas lire la nuit…

Par Alain Messier

L’effet Barnum

Quelques fraudeurs ont fait les actualités journalistiques récentes, tels Vincent Lacroix, amateur de millions, et Richard Madoff, amateur de milliards. Il me semble pourtant qu’ils sont de petits joueurs dans ce merveilleux monde des champignons vénéneux.

Permettez que je vous raconte l’histoire d’autres champignons, qui dans l’Histoire du Québec ont droit au temple de la renommée…

Débutons par un investissement, dans une mine de fer malléable, à Moisie sur la basse Côte Nord, dans les années 1870. L’initiateur du projet, Guillaume Lamothe, qui avait été entre autres le 7ième chef de la police de Montréal, avait pour l’appuyer, un groupe d’investisseurs, dont Frederick William Molson, qui, après avoir dépensé une petite fortune, se désista du groupe, et ce, malgré que l’affaire avait été prometteuse au départ. Mais les investisseurs, des précurseurs, durent renoncer à cause des distances trop grandes, des communications difficiles et des marchés restreints, ces difficultés vinrent à bout de toutes les bonnes volontés du groupe de Guillaume Lamothe.

Un de ces investisseurs, Antoine-Toussaint-Rodolphe Laflamme, un avocat, régla la vente des actifs pour 75 000$ à des intérêts étrangers et déposa la somme dans une banque de Toronto.

Mais voilà qu’au moment de remettre l’argent aux investisseurs, l’ami Laflamme, tergiverse, ignore les récriminations de ses associés, affirmant qu’ils n’ont pas droit à une compensation, que tout est fait légalement…

Lamothe s’emporte, il veut poursuivre en Cour, mais ses amis investisseurs le conjurent d’oublier l’affaire, car les libéraux viennent d’accéder au pouvoir et si les conservateurs s’emparaient de ce scandale, Lamothe et son groupe, tous des libéraux, feraient un tort irréparable à leur parti, dont Laflamme est député… Lamothe prend quand même une action en justice contre Laflamme, qui sous la pression fit intervenir son beau-frère comme intermédiaire, pour régler à l’amiable… pour une somme de 6 000$. Résignés, Lamothe et ses associés se partageront ces miettes tombées de la table de l’avocat.

Ostracisé, Laflamme se réfugiera auprès de sa maîtresse, une de ses cousines, dont le mari était au pénitencier… puis sa carrière politique montante le conduira à devenir ministre de la Justice dans le cabinet MacKenzie de 1877-1878…

Le lecteur est ici en droit de s’interroger: que voilà une bien petite affaire si on la compare aux millions et aux milliards du couple Lacroix-Madoff. Assurément, mais ne soyez pas trop hypnotisés par les chiffres c’est ce que nous allons vous démontrer dans la prochaine histoire, car elle met en cause tous les Québécois. En voici le scénario, à l’approche des élections provinciales de 1970 et devant la montée populaire du parti Québécois, les anglophones affolés et indignés devant tant de démocratie… eurent l’aide providentielle de Conrad Harrington président du Trust Royal, la plus grande compagnie de fiducie au Canada. Tôt le matin du dimanche 26 avril 1970, neuf camions blindés, escortés par une trentaine d’agents armés, se rendent au siège social du Trust Royal à Montréal, certains journalistes et photographes mis au parfum, sont présents, ils pourront comme par hasard observer les agents qui remplissent les fourgons avec des sacs remplis de valeurs mobilières qu’ils ont pour mission de transporter en Ontario. Le lendemain, tous les grands quotidiens du pays rapportent le spectaculaire déplacement et concluent à une fuite de capitaux. Le Toronto Star publiant une photographie du convoi arrivant en pleine nuit à Kingston. L‘effet auprès des québécois fut dévastateur et le parti québécois vit ses espoirs de victoire envolés. Les Québécois avaient en fait été victimes d’une manipulation, il n’y avait jamais eu de déplacements de quelque capitaux que ce soit.

Jacques Parizeau quant à lui avait bien flairé l’arnaque, et il fit mesurer les portes des garages du Montreal Trust et cela le confirma dans son hypothèse, les camions de la Brink’s pouvaient aisément entrer dans ces garages, les avoir stationnés à l’extérieur n’était qu’un leurre pour attirer l’attention et puisque des titres peuvent être transigés électroniquement, le déplacement de valeurs en camions blindés n’était qu’une mise en scène, la plus grande manoeuvre de désinformation dans l’Histoire du Canada venait de réussir, et les Québécois dans leur ignorance en étaient les victimes.

Si le couple Lacroix-Madoff a soutiré les avoirs d’innombrables investisseurs, les menant à la ruine, le coup de la Brink’s a soutiré momentanément la démocratie à un nombre incalculable de Québécois que cette perspective économique apocalyptique factice a éloigné de leur choix premier. Il y a alors eu vol d’identité. Quant à l’ami Barnum, Phineas Taylor, de son prénom, de P. Barnum’s greatest show on earth maître de cirque en illusions, artifices, tromperies, et curiosités, il avait pour devise «A sucker is born every minute… ». L’effet Barnum est un qualificatif américain pour souligner la sensibilité exagérée à la tromperie, il m’apparaît qu’au Québec cet effet est récurrent.

Et vous, préférez-vous conjuguer avec avoirs, ou être ?

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