Big John

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Mimi Legault
Chroniques
La chronique à Mimi

mimilego@cgocable.ca

Ma mère est décédée le jour de la fête des Mères et, cinq ans plus tard, Papa nous a quittés le jour de la fête des Pères. Des p’tits comiques.

J’aurais dû aller m’acheter un 6/49… Le fait d’écrire une chronique toutes les deux semaines fait que les dates ne tombent pas toujours pile-poil pour des sujets précis. Ça vient d’arriver. Donc, même si la fête des Pères est passée, je vais faire comme si elle ne l’était pas. D’accord?

Je vous mets en contexte. Ma classe de troisième année, François, 8 ans, mon élève. Les parents de ce dernier s’étaient présentés à la remise du bulletin totalement enthousiasmés par les bonnes notes de leur fils unique.

Lors de cette rencontre, nous avions ri, discuté des bons coups de fiston. Des moins bons aussi. J’observais Jean le papa et je trouvais tellement que François était sa copie conforme.

Une face rieuse, deux fossettes qui creusaient son sourire, bâti carré avec des cheveux frisés qui se demandaient de quel côté tomber. J’étais ravie de voir cette belle petite famille, une trinité heureuse.

Et puis le drame. François s’est mis à dégringoler comme un «slinky».

Un mot court de la mère pour m’annoncer que ça ne fonctionnait pas rondement dans le couple. Rien de plus. Je voyais bien dans les yeux de François passer des nuages noirs, et beaucoup, beaucoup de pluie. Il se bagarrait à la récré et, une fois revenu en classe, il rentrait dans sa petite coquille. J’avais beau tenter de lui parler, il était comme une télé brisée. Belle image, mais pas de son.

Vendredi après-midi, période d’arts plastiques. Les enfants devaient dessiner une carte pour la fête des Pères.

Dans son coin, François boudait. Je le retire discrètement de la classe, mais avant même d’ouvrir la bouche, le petit se jette dans mes bras en mettant ses petits bras autour de mon cou: « Je peux pas, Mimi. Je veux pas faire une carte à papa. » Pas grave, que je lui dis. Il peut aussi bien faire le dessin qu’il désire, l’offrir ou non. Ça fait son affaire.

Et pendant que le petit joue à Picasso, j’en profite (j’avais à ce moment une enseignante en stage d’essai pour aller téléphoner à la mère, qui se montre ouverte au dialogue.

Elle m’apprend que Jean a quitté ses deux amours sur un coup de foudre. Ça fait trois mois. Pire que ça, depuis ce temps, aucune nouvelle. Encore «plus pire», comme disent les enfants, la semaine dernière, mauvais hasard, fiston s’est retrouvé dans le même resto que son héros de père. Big John, comme il aimait l’appeler.

En larmes, la mère m’apprend que François a aperçu son père avec sa nouvelle flamme, mais que Jean n’a pas daigné jeter un seul regard vers son fils, même qu’il a fait un détour entre les tables pour l’éviter. Oups!

De retour en classe, ce dernier est totalement absorbé par son dessin qu’il m’offre sur-le-champ. «Ça, c’est un gros méchant loup. Il se lèche les babines, il vient de manger la maman et son enfant. Tu vois? Il a un gros ventre. Il les a avalés, mais ils ne sont pas morts. Et en bas, il y a une maman-loup. Le loup croit que c’est son amoureuse, mais elle va bientôt le croquer à son tour, sauf qu’il ne le sait pas. Moi, je sais. »

Fin des cours. Les enfants sont partis, je me retrouve seule dans ma classe, quelque peu amère.

Mes petits vivent des drames épouvantables. J’aimerais les envelopper dans un manteau de tendresse, les enrouler dans un drap de ouate et les déposer pour un moment sur un nuage. J’ai le cœur fade et en colère.

Alors je prends un grand carton rose et des crayons-feutres aux couleurs phosphorescentes. À mon tour de me prendre pour l’artiste. J’y jette ma rage en éclats multicolores. J’oublie le temps qui passe en traçant des lignes monstrueuses. C’est, comment dire, très, très abstrait.

Satisfaite, je pose mon dessin sur le bord du tableau. Je recule au fond de la classe, Horreur! J’aperçois une sorte de dragon qui crache du feu. Un désastre d’orange, de jaune et de noir.

Je te l’offre, c’est pour toi, Big John.

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2 Comments

  1. Monique

    20 juin 2018 à 14 h 41 min

    Bravo Mimi

  2. Sylvie

    21 juin 2018 à 14 h 47 min

    Très touchant ! J’aime tellement lire tes textes ! 🙂

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