Consommateurs et détaillants jérômiens victimes des géants du pétrole

Par Nathalie Deraspe

Depuis près de deux ans, la région de Saint-Jérôme subit un dysfonctionnement du marché pétrolier qui a pour conséquence de pénaliser les consommateurs et les détaillants des environs.
«Je suis tannée de me faire dire que mon gaz est cher, fulmine Johanne Trudeau. Je fais deux cents du litre!» Propriétaires d’un garage depuis 25 ans, Johanne et Claude Trudeau ont dû trimer dur pour varier l’offre de service et faire en sorte de maintenir leur commerce en vie. Peu à peu, le petit garage a pris des allures de magasin général et les étagères débordent désormais de produits allant du chasse-moustique à l’huile à chaîne. Le matin de notre rencontre, la station venait de se faire voler par des brigands sans scrupule qui ont réussi à s’infiltrer et s’emparer de la petite caisse. Les yeux rougis, Johanne Trudeau avait du mal à contenir sa colère. «Moi j’offre mon service, mon sourire, ma qualité, mais je ne peux pas offrir plus que ça», confie-t-elle dépitée. Ces jours-ci, pas une seule journée ne passe sans que les Trudeau ne se fasse insulter.

Heureusement poursuit Johanne, d’autres leur envoie des lettres de félicitations, comme cet avocat en désespoir de cause, qui a trouvé un maximum de service là où il s’attendait à bien peu.
«Je comprends les clients, renchérit Johanne derrière son comptoir, ils paient beaucoup trop cher, mais ce n’es pas moi qui fais les profits.» Pour arriver à joindre les deux bouts, les Trudeau doivent louer le petit local adjacent au garage, offrir les services de mécanique sept jours sur sept et ont dû mettre à pied les deux pompistes qui bossaient pour eux. La propriétaire et le mécanicien se relaient à la pompe comme à la caisse et il arrive même que des habitués servent l’essence à leur place, histoire de leur donner un coup de pouce.

Rareté artificielle

Selon la directrice générale de l’Association québécoise des indépendants du pétrole (APIQ), Sonia Marcotte, la situation est encore pire à Saint-Jérôme qu’ailleurs en province et ce, depuis qu’une guerre des prix s’est installée dans la région. «Quand on s’arrête un peu, explique Sonia Marcotte, ce n’est pas dans les prix au détail qu’il y a exagération. Depuis le début de l’année, les détaillants font en moyenne 4,8 cents le litre. Et pour couvrir ses frais d’exploitation, un détaillant doit faire un dixième de cent de plus le litre.»

En juin 2005, la Régie de l’Énergie a mis fin à l’entente qui incluait une partie des coûts d’exploitation dans les frais d’opération des petits détaillants, ce qui a eu des répercussions importantes auprès des détaillants indépendants, d’autant plus qu’ils n’ont pas accès aux marges de raffinage des géants de l’industrie. Si certains détaillants propriétaires bénéficient de subventions issues de la bannière qu’ils affichent, bien des indépendants eux, n’ont d’autre choix que de déclarer forfait. Même si la directrice générale de l’APIQ, qui représente quelque 1400 détaillants indépendants, n’y voit pas de quoi s’alarmer, il n’en demeure pas moins que depuis 2000, 125 d’entre eux ont décidé de fermer boutique. «Quand arrive la fin de semaine, le garage d’en face ne respecte pas les prix plancher, dénonce à nouveau Johanne Trudeau. Pour avoir gain de cause, faudrait que je lui envoie une mise en demeure, mais le temps qu’elle se rende, il va ramener ses prix à la normale!».

Le Bloc veut une enquête

Pour amoindrir le problème, le député Mario Laframboise propose de combattre les hausses soudaines des prix de l’essence en donnant des dents à la Loi sur la concurrence. Selon lui, l’étude des marges de raffinage demeure un élément essentiel d’une enquête sur les prix de l’essence. Un amendement a également été ajouté à la motion déposée récemment afin de créer un office de surveillance des prix. On a fermé des raffineries pour créer de la rareté, explique le député fédéral, qui croit ferme qu’il y a collusion entre les grandes pétrolières que sont les Shell, Esso et Pétro-Canada. «Pas besoin de collusion, rétorque Sonia Marcotte. En 1981, il y avait 189 compagnies qui opéraient 324 raffineries. Aujourd’hui, poursuit-elle, il y en a 54 % de moins et les 15 plus importantes contrôlent 85,3% de la capacité de raffinage.» Cette concentration de marché a donné libre cours aux joueurs en place pour maintenir les stocks à leur plus bas afin de créer une pression sur le marché. «Aujourd’hui, n’importe quel événement a un impact immédiat sur le marché. Et il ne faut pas se méprendre, confie Mme Marcotte, les grandes compagnies ne sont pas des victimes car elles-mêmes font de l’exploration et de l’extraction. Les prix sont artificiellement maintenus élevés, confirme à son tour Claude Pagé, des Pétroles du même nom, administrateur et membre du comité mazout à l’APIQ. Et tous s’entendent sur une chose. Il sera difficile de faire fléchir les géants Shell, Esso et cie. «Ça prendrait plus de concurrence», confie Sonia Marcotte. On a déjà suggéré en commission parlementaire que le Canada entame des pourparlers avec des pays producteurs, mais ça n’a pas donné de résultat. Et les sables bitumineux? «Ils sont transigés sur les marchés internationaux et sont bien loin du Québec», estime Mme Marcotte.

Prix hors taxes

Il est intéressant de constater que les prix de l’essence au Québec sont comparables et même plus bas que ceux du reste du pays. Un exemple? Depuis janvier, les gens de l’Ouest canadien paient 67,6 cents le litre, ceux de l’Ontario 62,9 cents, ceux de l’Atlantique 65,5 cents alors qu’au Québec, le litre d’essence nous revient à 62,6 cents le litre, soit trois dixièmes de points de moins que nos proches voisins.

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