L’âge des ténèbres

L’âge des ténèbres
Culture

Lucide, cinglant et drôle!

Oubliez la controverse qui entoure le dernier film de Denys Arcand, L’âge des ténèbres. Car ce film mérite d’être vu. Et apprécié.

Il faut le reconnaître, L’âge des ténèbres n’est pas le chef-d’œuvre que furent Les invasions barbares. Mais ce n’est pas le navet que certains ont prétendu. Loin de là. On dit d’un restaurateur qu’il est aussi bon que son dernier plat. Il en va ainsi pour l’ensemble de la création artistique. Arcand a remporté un Oscar, plusieurs prix à Cannes, plusieurs César et Jutra pour un film qui passera à l’histoire comme un des plus aboutis de notre cinématographie. La barre était donc haute pour L’âge des ténèbres.

D’autant plus que la controverse autour de la présentation du film à Cannes, le flop du marché français et la date de sortie chez nous, reportée de plusieurs mois, n’a pas aidé la cause du film. Et après? Doit-on moins aimer un film parce que son distributeur s’est enfargé dans sa stratégie de marketing?

Revenons au film. Nous baignons ici dans l’univers habituel du cinéaste. Le ton, l’angle, l’ambiance, l’humour grinçant: Arcand livre une critique sociale cinglante et sans détour d’une société malade de ses contradictions, où les gens sont dépossédés de leur faculté de penser pour eux-mêmes et se débattent avec leurs fausses illusions. Le cinéaste offre un de ses films les plus noirs. Sa vision de la société occidentale est presque désespérée. On assiste, lentement, à la descente aux enfers d’une personne qui a tout perdu: ses idéaux, ses proches, un sens à son boulot, à son existence. Qu’est-ce que ça va lui prendre pour le ramener à la vie?

Il y a quelques années, j’ai connu un passage à vide similaire au personnage principal du film, Jean-Marc Leblanc (Marc Labrèche). Je me suis réveillé un matin en me demandant ce que je foutais sur cette terre. J’étais devenu exactement ce que je méprisais dans ma jeunesse: j’avais un bon boulot, bien payé, mais qui servait essentiellement à enrichir les plus riches. Ma relation avec mon fils s’était détériorée presque à un point de non-retour: il était devenu ado perdu et désemparé, en crise perpétuelle. Je n’avais plus grand chose en commun avec mon père. Ma mère était morte. J’étais devenu une bête de travail, qui entretenait le système capitaliste, loin du révolutionnaire que j’avais été. J’avais une vision cynique de la société et de la vie en général. Ma vie amoureuse en avait pris un sacré coup. J’étais désabusé.

Dans le film, Jean-Marc Leblanc est un fonctionnaire tout aussi désabusé. Qui subit plus qu’il ne vit son existence. Sa femme (Sylvie Léonard) est une wonder woman agressive, centrée complètement sur son boulot, trop occupée à faire de l’argent pour s’apercevoir que sa relation avec son mari est au point mort. Les deux en sont rendus au mépris mutuel.

Leblanc ne communique plus que sporadiquement avec ses deux filles, des jeunes ados tout occupées à apprendre comment s’intégrer le mieux possible à la société de consommation. Son boulot ne signifie plus rien pour lui: il passe ses journées à s’excuser auprès de gens qui vivent diverses crises graves, parce qu’il est incapable de les aider, même s’il est rattaché à l’Office de protection du citoyen. Le monde du travail, tel que décrit par Arcand, est absurde. Son employeur, incapable d’aider les démunis, dépense des millions sur des techniques de gestion proches de la fumisterie: feng shui et thérapie par le rire en sont de bons exemples. La police du tabac veille. La rectitude langagière est de mise. Pour passer au travers, Leblanc se réfugie (comme je l’ai fait) dans ses fantasmes. Il rêve d’être dirigeant politique, artiste, un personnage plus grand que nature. Dans ses chimères, il conquiert des femmes magnifiques par la simple force de sa personnalité. Dont cette journaliste (Emma de Caunes) qui ne cherche à le baiser que parce qu’il est célèbre. Il se permet quelques règlements de comptes avec ceux qui l’agressent au quotidien par leur bêtise, comme sa patronne (Caroline Néron, excellente). D’entrée de jeu, Leblanc considère sa vie comme un désastre. Il se perd chaque jour plusieurs heures dans le trafic et les transports en commun, pour se faire chier par un boulot qui ne rapporte rien à la société ni à lui-même. Quand sa femme le plaque pour se faire sauter avec son patron, il découvre l’univers disjoncté du jeu de rôle médiéval, lorsqu’il se met à fréquenter une «princesse» rencontrée dans une séance de speed dating! J’arrête ici, car je suis certain que vous avez compris…

Contrairement à certains critiques, le choix d’introduire des scènes oniriques ne vient pas alourdir un propos déjà difficile. Au contraire. Et la fameuse scène médiévale apporte un certain équilibre. On se demande alors si nous sommes ici en plein délire social ou dans un autre de ces fantasmes du personnage principal. L’humour, omniprésent, ne sert pas nécessairement d’exutoire à un spectateur saisi par l’extraordinaire futilité de l’univers qu’il dépeint dans son film. Notre univers. J’ai connu beaucoup de gens qui vivent une existence semblable à Leblanc et à sa femme. Ils sont pathétiques. Mais Arcand offre une fin intéressante, comme une sorte de message d’espoir diffus. J’ai adoré ce film dont le scénario est écrit avec un soin presque maniaque du détail. Et dont la mise en scène a permis aux comédiens de livrer le meilleur d’eux-mêmes. Le jeu de Marc Labrèche est tout simplement bouleversant par moments. Je ne vous décrirai pas une scène pivot autrement que pour vous dire qu’elle arrache littéralement les larmes.

L’âge des ténèbres n’est donc pas ce grand film que plusieurs attendaient. Mais ce n’est pas qu’un spectacle. C’est une œuvre grave et prenante, un film qui ne laisse pas indifférent et qui sera reconnu, un jour, pour des qualités qui auront été occultées pour de basses considérations commerciales ou médiatiques.

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