Le gamin et son vieillard

Le gamin et son vieillard
Culture

Claude Jasmin: entrevue

Quand la mort approche, le vieillard ouvre ses boîtes, fait ses comptes et découvre à quel point la vie a un sens. Puis, il se voit enfant, plein d’innocence et de puissance. Cet enfant qui, à son tour, observe le vieillard qui trébuche, qui fait répéter et qui répète. Un gamin et un vieillard, tels sont les deux fils qui tissent la trame du dernier roman autobiographique de Claude Jasmin, Les chinoiseries, paru chez VLB et qui sera sous peu en réimpression.

C’est le médecin qui a donné le coup d’envoi, le malheureux: «Profitez bien du temps qui vous reste». Profiter du temps qui reste… Combler le vide que provoque la mort annoncée; fouiller, chercher de quoi on a le plus envie; se souvenir de ce désir fou qu’on doit réaliser avant de mourir. Le temps qui reste… Si jeunesse savait et si vieillesse pouvait.

Afin de s’offrir un sursis, le vieillard se rend tous les jours à la piscine de l’hôtel, tout près de chez lui. Quelques dizaines de longueurs lui permettent de se dérouiller et aussi d’observer ce monde grouillant de touristes et de villageois s’activant à allonger la jeunesse par toutes sortes de crèmes, de massages et d’essoufflements incongrus; d’observer ces autres gens du coin, campagnards, jeunes et moins jeunes qui prennent le temps de vivre ou qui «profitent du temps qui reste» qui sait. C’est là que le vieil homme, apaisant son corps, évoque cette enfance urbaine de l’année 1935 qui fut sienne. Moments de bonheur passés au bord du fleuve dans le port de Montréal, à pêcher pour ses parents et ses quatre frères et sœurs habitant le quartier Villeray; attendant son père en tournée dans le Chinatown afin de pêcher des chinoiseries pour sa clientèle sur la rue Saint-Hubert. «Je m’ennuie tant de ce père-là, mort en 1987. Je l’ai tant aimé, mon héros à 5 ans» me dit Claude Jasmin. Il rend ici hommage à son père mais aussi à tous ces pères qui ont marqué leurs enfants par leur présence. À cela, il ajoute: «les jeunes pères actuels doivent mieux savoir l’importance d’accompagner leurs enfants. Garçons ou filles. Ils ignorent l’importance de ces excursions, balades, simples promenades. Cela va marquer un enfant à jamais. Je le prouve non?». En effet, cette attention et cette intimité vécues avec un parent marquent un enfant à jamais. Ce l’est souvent, aussi, vécu comme un privilège pour l’enfant. Le gamin du port, le «p’tit pape» comme le surnomme sa «Mémeille», bien campé sur ses 5 ans, curieux de cette vie grouillante au port, veut profiter de ce dernier été avant la grande rentrée à l’école. «Ce roman parle des deux extrémités d’une existence: la mort proche, j’aurai 77 ans en novembre prochain, et l’enfance juste avant l’école et la perte de la liberté» m’explique Claude Jasmin quand je lui demande ce qu’il a voulu exploiter dans ce roman. Cette perte de la liberté on la sent bien chez le gamin et le vieillard. Enfant, nous croyons que la liberté c’est le monde d’adulte, mais la liberté c’est la pêche au port, la liberté c’est de pouvoir accompagner son père dans ses escapades, la liberté c’est de pouvoir marcher sans sentir son corps et son coeur craquer et résonner. En parallèle, il y a cette liberté restreinte que raconte dans ses lettres, l’oncle Ernest, missionnaire en Chine, «un saint et aussi le héros de la famille Jasmin.

Un “bolé” étonnant. “Un génie” disait la parenté» me précise-t-il.

Avec Les chinoiseries, Claude Jasmin nous raconte son présent à travers son passé dans un style débridé, une mise à nu touchante, où même la ponctuation a été abandonnée afin de donner un rythme poétique et ouvert à son récit. Pari gagné!
Évoquer et provoquer

Claude Jasmin évoque de ces choses qui restent en nous. Il nous rappelle des lieux et des époques qui ont marqué nos vies tant individuelles que collectives. «Un illustrateur des miens et du temps», écrit-il dans Pour l’argent et la gloire. Claude Jasmin provoque de ces choses qui montent en nous. Il nous rappelle la difficulté d’écrire et de publier dans un Québec en mal de sa littérature et en mal de ses valeurs culturelles. «Chaque année [dans les années 60] il se publiait une dizaine de romans, maintenant c’est “chaque semaine”!!! Et les gens ne lisent pas, la majorité, le monde ne lit plus. Sauf des “bios” de stars, des sagas boulimiques, des traductions de best-sellers des USA! C’est triste car il vient des talents forts, très forts, avec des jeunes filles et garçons surdoués. Qui resteront des méconnus hélas!». Souvent qualifié d’écrivain de l’enfance ou encore d’écrivain populiste – quoique Gaston Miron a dit de lui qu’il était «un écrivain populaire avec du littéraire, ce qui est rare», Claude Jasmin réagit ainsi à cette délimitation littéraire qui le pique: «Tout écrivain craint comme la pes­te la catégorisation. J’ai pu­blié des tas de romans — dont 6 polars! — qui n’ont rien à voir avec ma célèbre Petite patrie de 1972 — et à la télé de 1974 à 1976. On me réduit toujours à ce succès, mais merde, tout le reste?!» Et tout le reste M. Jasmin? Je ne crois pas qu’il faille s’en faire avec ce mutisme sur tout le reste de votre œuvre parce qu’au fond une œuvre c’est un tout et on ne peut réduire une œuvre qu’à un seul ouvrage, de mon aveu. Et puis, n’avez-vous pas encore dit votre dernier mot?

Les chinoiseries

Claude Jasmin

VLB, coll. Romans,

2007, 258 pages

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