Tout est parfait

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Culture

Ils étaient cinq

Le 7 janvier dernier, ma vie a basculé. Celle de ma belle-sœur, complètement. Car mon beau-frère s’est pendu, ce jour-là, dans son sous-sol. Il avait entamé la cinquantaine. Trente ans de vie commune avec sa blonde. Grosse job. Gros char. Gros compte de banque. La santé. Quelques voyages. Un gazon impeccable. Une maison en ordre.

Je le voyais, étendu sur une civière. Ma blonde consolait sa sœur, complètement démolie. J’étais renversé. Ceux qui partent n’ont aucune idée de la peine incommensurable qu’ils laissent derrière eux. Les proches vivent toute une batterie d’émotions: le désespoir, l’impuissance, une tristesse infinie, une sorte de vide indéfinissable, une cassure épouvantable, aussi subite que dramatique. On se pose des questions qui demeurent toujours sans réponses: pourquoi l’a-t-il fait? Pourquoi n’a-t-il pas tenté de communiquer? Pourquoi? Pourquoi? On en vient même à détester ce proche qui a commis l’irréparable. On le traite d’égoïste et de sans-cœur. De salaud. On le regrette aussi. Une montagne russe d’émotions. Les causes de suicide sont multiples. La maladie mentale n’est jamais loin. Les problèmes de communication, toujours au centre du phénomène. La plupart des suicidés s’enferment dans une logique inattaquable: ils sont seuls avec leur douleur. Une douleur intense, tellement prenante que le mal de vivre les isole complètement de la réalité. Une seule issue possible, implacable: en finir une fois pour toutes.

Mon beau-frère avait méthodiquement planifié son affaire. Je le soupçonne d’en avoir potassé les détails pendant des semaines. On a rien vu venir. Tout comme les parents de ces quatre jeunes dans le film d’Yves Christian Fournier. Quatre ados enjoués, qui semblaient aimer la vie. Quatre gars sympathiques, menant une existence en apparence normale, dans une ville bien ordinaire. Une vie banale, sans histoires. Des existences d’ados: les conflits habituels avec les profs et les parents, les questionnements, les petites crises, les découvertes amoureuses, les premières fois, les partys. Rien de transcendant.

Justement, c’est cette absence de lyrisme dans leur vie qui frappe avant tout. On a beaucoup dit de Tout est parfait qu’il s’agit d’un film sur le suicide, avec des scènes très dures, réalistes, de ces jeunes qui passent à l’acte. Je suis en désaccord: il s’agit d’un film sur l’adolescence avant tout. Sur le mal de vivre à une période de la vie où on cherche ses repères. C’est presque un reportage sur le manque de communication. Sur l’affreuse banalité de nos vies dans une société qui a tout sur le plan matériel… sauf une signification à cette existence en apparence privilégiée.

Le cinéaste a choisi des lieux de tournage délibérément moches. Il fait évoluer ses personnages dans des banlieues anonymes, dans une polyvalente en béton défraîchi, dans des maisons dépourvues de goût, dans des familles dont on devine que les choses se vivent sans trop d’explication. Tout le monde joue ici son rôle: les parents font de leur mieux pour mener une vie qui a perdu de son tonus depuis longtemps, les jeunes font la fête, les profs enseignent à des grands enfants qui cherchent une signification à tout ceci. Au lieu de montrer les choses avec emportement, le cinéaste choisit une voie presque clinique. Le personnage principal, Josh (Maxime Dumontier), 17 ans, découvre un de ses amis pendu. Il apprend rapidement que ses trois autres copains se sont aussi enlevés la vie. La caméra suit Josh et les survivants. Pas de fla-fla. Pas d’envolées sentimentales. Que des larmes, des non-dits, des interrogations. Sans jamais tomber dans l’excès, le film s’attarde à la souffrance intérieure, sans expliquer quoi que ce soit.

Josh s’emmure rapidement dans un silence plein de violence contenue. Seul avec sa douleur et son secret. Une seule personne parvient à percer quelque peu cette carapace, Mia (Chloé Bourgeois), la jeune amoureuse d’un des disparus. La jeune fille affiche un courage et une force de caractère qui échappent même aux adultes.

On ne connaîtra jamais les raisons des jeunes suicidés, même si on devine une petite partie de leurs motivations. Le cinéaste ne propose aucune morale, aucun jugement. Il expose les faits. Il montre la douleur. Il décortique l’existence de six jeunes gens, montre leur cheminement. Et laisse au spectateur le soin de réfléchir et d’é­changer.

Le film de Fournier laisse des traces durables dans votre esprit. Voilà un cinéma dépouillé et habile. Une cinématographie hauteur d’homme. Une direction d’acteurs exceptionnelle: Dumontier et Bourgeois sont renversants dans des rôles physiques et exigeants. Voilà un film exceptionnel, dont je regrette la décision de la Régie du cinéma de l’avoir interdit aux moins de 16 ans. Car ce film, par son approche épurée et juste, constitue une des meilleures ap­proches pour réfléchir sur le phénomène du suicide. Il fait appel à notre cœur.

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