Démesure spartiate, ketchup virtuel

Par Stephane Desjardins
Démesure spartiate, ketchup virtuel

300

Le chiffre évoque le nombre de combattants de Sparte qui, menés par le roi Léonidas, en 480 avant J.-C., ont affronté l’armée perse de Xérès. Cette fameuse bataille de Themopyles fait partie de l’histoire antique. Mais 300 aurait pu aussi symboliser le nombre de Québécois qui ont travaillé à ce film de Zack Snyder, inspiré du livre de Frank Miller. Un énorme contingent est d’ailleurs rattaché à la société Hybride Technologies, de Piedmont.

Avant de dire quoi que ce soit de ce film, il faut reconnaître deux choses: que c’est un spectacle magnifique, compte tenu du défi technique employé pour le réaliser; et que Snyder n’a pas hésité à donner dans l’hyperbole pour magnifier une légende déjà plus grande que nature.
Évacuons tout de suite les aspects techniques. Sachez que 300 fut presque entièrement tourné en studio. Les scènes impliquant des comédiens furent pratiquement toutes captées dans un studio de Montréal, devant un immense écran vert. Tout le reste, surtout les paysages, ont été rajoutés à l’ordinateur. Une bonne partie de ce travail a été confiée à Hybride. Et le résultat n’est rien de moins qu’époustouflant. On sort littéralement sidéré de la maîtrise technique des artisans du film.

Mais, alors que le film Tron (Steven Lisberger) épatait par sa virtuosité technique (à une époque où les images de synthèse en étaient à leurs balbutiements) mais blasait rapidement par le vide de son scénario, 300 ne propose rien de moins qu’un péplum. Avec ce qu’il suppose d’émotions plus grandes que nature et de considérations dramatiques quelque peu surannées mais captivantes.

D’autre part, lorsque je dis que le réalisateur donne dans l’hyperbole, je ne mens pas. Il n’y a rien de subtil dans « 300 ». Mais, pour une fois, ce n’est pas un handicap. Si on accepte de se faire porter par le projet du réalisateur, on est littéralement happé par un lyrisme opératique démesuré. Tout est grandiloquent et très assumé dans 300: les décors, la violence (le sang ne gicle pas, il revole comme s’il sortait d’une fontaine!), les sentiments, les dialogues (on se croirait au théâtre shakespearien), les personnages, les enjeux, les costumes (certains sont incroyables, comme les robes de la reine ou l’accoutrement de Xérès), le maquillage, les effets spéciaux. L’utilisation d’éclairages contrastés, de couleurs délavées et, souvent, d’un grain évident, viennent accentuer l’effet dramatique désiré par le réalisateur.

Snyder remplit la Méditerranée de bateaux turcs. L’image rappelle le débarquement de Normandie. Il multiplie les guerriers turcs pour en faire une mer de combattants. Il fait appel à des techniques de montage issues du vidéoclip pour, parfois, ralentir ou accélérer la chorégraphie des guerriers. Ceux de Léonidas, les redoutables hoplites, nés pour faire la guerre, transpercent et déchiquettent leurs ennemis avec une telle rage que le sang pleut littéralement sur le champ de bataille. Les membres explosent et les têtes roulent.

Les personnages, je l’ai dit, sont plus grands que nature. Gerard Butler, qui personnifie Léonidas, constitue le fantasme de l’homme parfait: doux en amour, féroce dans la vie, judicieux lorsqu’il doit prendre des décisions impliquant ses semblables, généreux et impitoyable, altruiste jusque dans la mort. Sa femme, la reine Gorgo, Lena Heady, est indépendante, belle à faire pleurer, mais déterminée à protéger son peuple avec une intelligence et un courage inouïs. Le roi Xérès (Rodrigo Santoro) est un véritable géant (on l’a fait grandir à l’ordi, il faut l’avouer), qui se prend littéralement pour un dieu. Avec tout ce que cela implique de gestuelle et de paroles. Et le traître Éphialtès a un physique à ce point redoutant qu’on se prend à penser au Gollum du Seigneur des anneaux, en plus bossu.

Tout le monde y trouve son compte dans 300: les femmes se délecteront à la vue de toute cette armée d’homme hyper musclés, dont la testostérone mène à ce dépassement physique qui permettra à tous ces ados de vivre pleinement par procuration. J’ai même entendu quelques filles soupirer lorsque l’on aperçoit Léonidas nu, réfléchir aux enjeux féroces qui l’attendent. Quand à nous, mâles spectateurs, impossible de résister à la reine Gorgo et à cette jeune oracle, dont la loi spartiate oblige Léonidas à consulter en cas de conflit.

Dans 300, la violence est magnifiée presque à l’écoeurement. Elle est stylisée selon une manière qui ne déplairait pas à Quentin Tarantino. Mais la violence de Tarantino est accessoire et, par ce fait, condamnable car elle est complaisante et fait appel au voyeur qui se cache en nous. Celle de 300 se justifie, car elle illustre à quel point les récits des combats de l’Antiquité ne donnaient pas dans la subtilité.

Il faut donc prendre 300 pour ce qu’il est: un spectacle violent, mais pas dénué d’intelligence, un péplum transposé en bande dessinée tournée comme un clip rock, une superproduction un peu longuette où s’affrontent des armées et des sentiments démesurés. Et, surtout, une leçon d’histoire qui nous rappelle que l’amour, l’honneur et le courage sont encore de nobles sentiments.

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