Les vieux

Les vieux
Josée Pilotte
Espace griffé

C’était à pareille date l’an dernier. C’est en parlant à une amie de ma  prochaine chronique qu’elle m’a fait remarquer que je me répétais comme une p’tite vieille qui radote les mêmes histoires.

 

Je lui ai alors dit: «C’est fou comme il y a certains trucs dans la vie qui nous hantent et qui nous  reviennent sans cesse nous jouer dans la boîte à poux». Moi, c’est les vieux. La vieillesse surtout. Celle dont on a oubliée quand elle a commencé, et celle aussi dont on ne sait quand elle va s’arrêter.

 

Je ne sais pas pourquoi mais il y a dans l’image de ce corps vieilli par le temps une forme de vulnérabilité qui m’émeut. En fait, la vieillesse m’obsède. Parce que, avoue-le, vieillir c’est tout sauf beau. Je dirais même que vieillir c’est plutôt chiant, c’est déprimant aussi, c’est insoutenable; bref pour moi vieillir c’est carrément mortel!

J’attends encore ma grand-maman Maria me dire: «C’est à quarante ans que les femmes sont belles, Josée, ta vie commence ma grande alors profites-en…» Je  me revois encore lui hurler à l’oreille pour qu’elle entende toute ma peur: «Non!, Grand-maman tu ne comprends pas, c’est ici que l’enfer commence»

 

«Pôve petite, me souffla-t-elle de sa voix des plus rassurante. Ça passera, tu verras, tout finit par passer, même le temps».

 

Oui mais.

Tu fais quoi de ma jeunesse invulnérable?

Celle où je vaquais dans la vie sans but trop précis, alors que rien n’était trop pressant puisque j’avais toute la vie devant moi? Celle où nous flirtions avec la mort parce qu’on ne l’avait pas encore intégrée? Celle où nous vivions nos émotions à fleur de peau parce que tout était «la première fois»: un poème de Nelligan, un récit de Zola, un french mouillé, ton premier slow, les premières amours vécues chaque fois comme le seul et grand amour… Oui, j’étais certainement plus mal dans ma peau, oui je manquais certainement de confiance en moi, mais parfois j’te dis que j’échangerais bien mon assurance de «femme épanouie» contre un peu de cette insouciance passionnée qui nous habitait à cet âge où tout était encore possible. Hier j’étais invincible; aujourd’hui je vois la maladie s’installer autour de moi, et même la mort, cette mort qui, bien qu’on nous répète que l’espérance de vie est croissante, semble pourtant rôder dès la jeune quarantaine avec ses cancers.

 

Alors dis-moi grand-maman, si vieillir comporte autant d’avantages, pourquoi suis-je tant chavirée à l’idée un jour de te perdre?

 

Et dis-moi encor: si vieillir comporte tant d’avantages, pourquoi cherche-t-on à en gommer toutes les apparences? Pourquoi ma crème anti-rides me coûte 200 piastres? Pourquoi cherche-t-on à cacher ce gris de nos cheveux? Pourquoi gobe-t-on des anti-oxydants comme si c’était une pilule-miracle? Dis-moi, si c’est bon de prendre de l’âge, pourquoi ne peut-on plus lire l’âge sur le visage de nos vedettes? Oui dis-moi pourquoi la fontaine de Jouvence, en bistouri ou en flacon, nous obsède-t-elle autant?

Pourquoi aussi chaque époque a-t-elle sa recette? Moi j’ai vu Grand-papa manger toute sa vie sa tarte au sucre imbibée de sirop d’érable, mince comme un jeune homme sans aucune trace de diabète. Et combien d’autres presque centenaires au paquet de Craven «A» quotidien et  au p’tit verre de Gin derrière le noeud-pap’, à la cuisine au beurre all-the-way, à la deuxième assiette de patates pilées-rosbif-sauce-brune bien essuyée avec la tranche de pain blanc?

 

Mon époque à moi, elle, elle s’inquiète, cherche la santé à tout prix, mange son pain germé-pas-de-beurre, boit son thé vert sans théine, et meurt du cancer.

 

Après la dinde aux atocas de Noël et avant la couronne de crevettes surgelées du jour de l’An, on va aller s’époumoner un peu dehors, y parait que ça aide à rester belle, jeune et en santé!

 

 

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