Il est rigoureusement interdit d’arracher des pages des archives…

Par Alain Messier

Vous connaissez Claude Lévi-Strauss?

C’est un anthropologue, ethnologue, auteur, humaniste, membre de l’Académie française, il vient de mourir à cent ans.

Il nous a laissé ce que beaucoup considère comme son testament, un livre intitulé: «Tristes tropiques.» Avec un titre semblable j’ai longtemps hésité à me le procurer je m’y suis toutefois risqué et quel livre, quelle découverte, un livre bienfaisant, enrichissant, passionnant, unique, un voyage philosophique.

J’en extrais quelques paragraphes pour mon propos qui portera sur le poison mortel de l’historien: l’archiviste… Alors qu’il est en Amérique du Sud, dans les années 1938 et qu’il attend avec un autre scientifique une correspondance aérienne qui ne se pointe pas, tous deux se promenaient dans les rues de Santa Cruz de la Sierra lorsqu’ils furent interceptés par des policiers inquisiteurs qui les enfermèrent arbitrairement avant que l’heure des explications ne soit possible, dans un ancien palais d’un gouverneur provincial: «Aux murs couverts de boiseries encadrant des bibliothèques vitrées dont de gros volumes richement reliés garnissaient les rayons, interrompus par un panneau vitré lui aussi et encadré présentant l’étonnante inscription calligraphiée écrite en espagnol: Sous peine de sévères sanctions il est rigoureusement interdit d’arracher des pages des archives pour s’en servir à des fins particulières ou hygiéniques. Toute personne qui contreviendra à cette interdiction sera punie.»

Claude Lévi-Strauss s’en tira sans conséquence de sa rencontre avec des policiers zélés, mais j’aimerais vous faire part ici des quelques aventures lors de mes rencontres avec les archivistes, une espèce malheureusement qui n’est pas en voie d’extinction…

Vous voulez faire de l’histoire? Bonne chance, bon courage, car dans vos recherches vous viendrez en collision avec deux sortes d’archivistes, les bons et les exécrables, les premiers sont rarissimes.

Il y a tout d’abord l’archiviste «connais-tout» (habituellement un membre du clergé, un frère enseignant) vous le contactez par téléphone immédiatement le ton vous indique qu’il y aura problème, vous vous informez du protocole de consultation des archives, mais votre interlocuteur veut plutôt savoir ce que vous venez faire dans ses archives, vous lui exprimez poliment l’objet de vos recherches, dans ce cas particulier un prêtre ayant séjourné quatorze ans à l’institution des sourds-muets sous un nom d’emprunt sur l’ordre du haut clergé catholique après plusieurs procès pour le meurtre de son frère dont il fut finalement absous…

Votre interlocuteur vous répond péremptoirement qu’il n’y a jamais eu (remarquez qu’il n’a pas consulté quelques archives que ce soit et qu’elles sont innombrables) un tel individu de ce nom et pour un tel événement. Vous savez qu’il ment et veut protéger sa communauté, vous renchérissez, vous avez d’autres sources et vous lui indiquez où pourrait se trouve l’information en question.

Votre interlocuteur promet de vous rappeler, ce qu’il ne fait pas, vous communiquez à nouveau avec lui et il vous donne une bribe d’information, celle que vous aviez dite… pour finalement se débarrasser de vous en soulignant qu’il n’y a pas plus d’informations (alors que vous savez qu’il y a plus).

Autre recherche cette fois du côté Collège des médecins, vous avez reçu de multiples informations sur les médecins trouvés coupables de trafic de drogue dans les années 1900-1916, la GRC vous a fourni quelque 9000 pages de transmission dactylographiées, idem pour le Collège des médecins de l’Ontario.

Vous échangez des informations écrites et courriels avec l’archiviste du Collège des médecins, jusqu’au jour où un médecin s’en mêle… Eh oui il y a des médecins qui ne font pas de médecine…

Le médecin déguisé en archiviste vous informe officiellement que vous n’avez plus le droit de consulter le fonds d’archives que vous consultiez pourtant depuis un an sous prétexte de loi et de règlements dont vous aurez à contester l’autorité devant un commissaire à la loi de l’accès à l’information.

Pendant ce temps vous vous dirigez vers les archives de la ville de Montréal où depuis deux ans vous préparez une biographie et où vous avez accès aux dossiers des employés pour des années spécifiques, quand soudain apparaît la bête, elle est gradée, du titre de «patron» qui vous informe: accès aux archives oui, mais pas aux dossiers médicaux et voilà les archivistes qui dans des gestes théâtraux multiplient les soustractions de feuillets des dossiers, enlèvent ce qu’ils croient dangereux et vous constatez qu’ils y laissent des informations qu’ils auraient du enlever…

La multiplication des lois, l’aseptisation de la société en général ont créé une nouvelle génération d’archivistes légalistes sans culture autre que la betterave. Une suite d’indignations de rencontres houleuses avec de petits fonctionnaires est toutefois vite oubliée lorsqu’un événement particulier vient toute relativiser. Printemps 2002, j’ai besoin de consulter à Ottawa un fonds particulier d’archives de 322 lettres d’une correspondance ciblée dont je suis bien fier d’en avoir exhumé la connaissance. L’archiviste en chef du Canada m’informe que le service d’archives est en train de reclasser ce fonds et qu’il ne sera accessible que dans deux ans… Panique, pour compléter un livre que l’éditeur veut fin prêt à l’automne, j’explique ma démarche à l’archiviste en chef, une dame Kennedy, elle me dit qu’elle va me rappeler, et à ma grande surprise elle me rappelle… Elle va me faire polycopier le fonds au complet et me l’envoyer par la poste, ce qu’elle fait puisque je reçois deux mois plus tard quelque 500 feuilles 8 ½ x 14, le tout sans frais. Rappelons que l’archiviste en chef des Archives nationales du Canada répond aux demandes des chercheurs du monde entier ce qui inclut évidemment tous les chercheurs des dix provinces canadiennes, elle aurait pu très bien se dissimuler derrière les règlements, heureuse rencontre.

Tiens j’apprends que le journal La Presse a dû faire appel à la Loi sur l’accès à l’information pour obtenir les documents du conseil des ministres du cabinet Mulroney après l’échec du lac Meech… Le journal n’a obtenu que ratures, phrases insignifiantes, caviardages et même censure complète des documents obtenus. Pour se justifier le Conseil privé «évoque l’article 14 de la Loi à l’accès à l’information qui stipule que le gouvernement peut retenir des informations qui pourraient nuire aux relations fédérales provinciales»…

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