« J’ai eu mal. J’ai pleuré. Sur le coup, j’ai pensé démissionner. » – Kathy Poulin

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« J’ai eu mal. J’ai pleuré. Sur le coup, j’ai pensé démissionner. » – Kathy Poulin

Intimidation en politique

Ève Ménard – Mairesse de Val-David, Kathy Poulin fut élue en novembre 2017. De l’intimidation, elle en a connu au cours de son parcours. Elle va jusqu’à se questionner au sujet de la continuité de sa carrière politique: « Je ne sais pas encore si je vais me représenter justement parce que je prends trop ça à cœur. Les gens nous disent tout le temps de ne pas lire ces affaires-là, mais on les lit pareil. Ça vient nous chercher. C’est difficile. » La mairesse se confie généreusement sur le monde difficile que se révèle être la politique. On y découvre une politicienne déchirée entre l’exigence du milieu et la gratification de ce monde riche.

Nadine Brière a affirmé que, « la méchanceté gratuite, le harcèlement et la misogynie sont devenus monnaies courantes sur les réseaux sociaux. » Comment réagissez-vous à une telle affirmation?

La dimension du jugement populaire est intrinsèque aux réseaux sociaux. Les critiques et les prises de position sont souvent radicales, car c’est le monde de l’instantané et des émotions spontanées qui évacue la réflexion, le recul, les nuances. Ils peuvent facilement engendrer le manque de respect, l’agressivité et la violence, car des gens y tiennent souvent des propos qu’ils n’oseraient pas en face à face. Les réseaux sociaux, c’est soit noir ou blanc et la vie, c’est uniquement des nuances. Les prises de position ne sont pas nuancées, elles sont radicales. Les réseaux sociaux exacerbent ce radicalisme-là, cette fragmentation, cette division sociale, et c’est néfaste. Ça nuit aux gens qui s’engagent en politique parce que les décisions qu’on prend, c’est plein de nuances.

Êtes-vous aussi victime d’intimidation en tant que mairesse?

Une lettre exigeant ma démission, basée sur des allégations et véhiculant des faussetés à mon égard, a été postée à tous les citoyens quelques mois après mon élection. J’ai alors pris conscience à quel point les jeux de pouvoir qui font partie de la politique peuvent être sanglants et qu’ils évacuent toutes considérations humaines. J’ai eu mal. J’ai pleuré. Sur le coup, j’ai évalué démissionner, car c’était un coup très dur pour mon ego. Puis, j’ai constaté que cette prise de position radicale était celle d’une minorité. Ce n’est pas ce que je vis au quotidien : je ressens au contraire énormément de respect, de reconnaissance, de considération. Les gens m’arrêtent encore régulièrement pour partager leur appréciation et leur admiration. Comme les nombreuses réactions positives à la publication de Nadine Brière : la majorité comprenne la nature exigeante de notre travail et nous soutienne. Les jeux de pouvoir et l’intimidation font partie du monde politique. Ce qui est inacceptable, c’est le manque de respect.

Dès qu’il y a les élections aux 4 ans, il y a de l’opposition. De l’opposition pour se faire valoir, elle doit écraser les gens à leur place. C’est intrinsèque. Ça fait partie de la politique, mais c’est contraire à l’esprit de vivre-ensemble. Je pense qu’il va toujours avoir de la pression, c’est un monde qui est très difficile. Je pense que le problème avec les réseaux sociaux c’est que ça vient exacerber le jeu de pouvoir, mais aussi le mécontentement de la population.

Les gens se déresponsabilisent et viennent se plaindre à la municipalité. Les gens sont plus en plus exigeants. On pense d’abord à nous; il y a un certain égoïsme. Ça se traduit par du mécontentement individuel et c’est ça qu’on entend. Ce qu’il arrive aussi, les femmes, peut-être qu’on a une sensibilité qui est différente de celle des hommes. On a peut-être de la difficulté à se dégager davantage du jugement.

Si oui, d’où provient cette intimidation? (Réseaux sociaux, conseils municipaux, citoyens, employés…)

Depuis l’histoire de la lettre exigeant ma démission il y a un an et demi, l’intimidation a cessé progressivement. Les membres du conseil et moi-même avons travaillé fort pour instaurer le respect au sein des prises de position politique, pour intégrer la transparence dans nos décisions et un meilleur partage de l’information. Nous sommes disponibles et nous expliquons nos orientations et nos décisions. Je suis très présente sur les réseaux sociaux et je n’hésite pas à commenter et à répondre aux critiques. Nous avons rétabli ce respect et nous constatons la différence positive dans l’exercice du pouvoir. Mais rien n’est acquis!

Avez-vous parfois senti que votre limite avait été atteinte?

Souvent. Souvent et j’ai beaucoup pleuré. Ça vient nous chercher très profondément dans nos convictions, dans notre engagement. On ne peut pas satisfaire tout le monde, il faut prendre des décisions qui sont difficiles. Les gens n’ont pas toutes les informations pour comprendre les décisions qu’on prend. Le jugement est très facile. Ce qui arrive aussi, les femmes, peut-être qu’on a une sensibilité qui est différente de celle des hommes. On a peut-être de la difficulté à se dégager davantage du jugement.

Croyez-vous qu’il s’agisse d’un problème visant principalement les femmes en politique, ou les politiciens en général?

Ceux et celles qui ne respectent pas les femmes dans la vie en général, ne respecteront pas les politiciennes et seront davantage condescendants et agressifs, car nous sommes en position décisionnelle. Notre position sociale et professionnelle déstabilise, dérange et enrage ceux et celles qui croient encore que ce sont les hommes qui doivent mener le monde. En ce sens, les femmes politiciennes sont des cibles idéales pour ceux et celles qui n’acceptent par la transition actuelle vers un partage équitable des rôles entre les hommes et les femmes. Et cette transition est réelle : je le constate depuis que je suis en politique. Les citoyens et les autres politiciens sont heureux de voir des femmes élues joindre les rangs. Je suis accueillie chaleureusement. Intégrée. Respectée. Il y a encore l’idée du boys club dans la politique, mais c’est en train de changer. On vit une transition et c’est important. Moi je sens plus de respect que de non-respect en tant que politicienne.

Également, on perçoit beaucoup de cynisme envers les politiciens et c’est exacerbé par la Commission Charbonneau et les scandales politiques qui font la une. Donc on considère souvent normal de critiquer les politiciens en général. Il y a cette image de la politique qui persiste encore et suggère que les politiciens font des affaires croches. C’est facile de penser qu’on est au-dessus de nos affaires, mais ce n’est tellement pas vrai.

Alors que je constate qu’une majorité de politiciens sont engagés pour le bien commun et ils et elles travaillent en respectant leur code d’éthique et des valeurs saines et admirables. J’aime croire que nous vivons une transition et que les jeunes qui s’impliquent en politique sont des professionnels qui travaillent et font de la politique différemment : ce sont des leaders sensibles à tous les enjeux du développement des communautés, qui respectent les autres professionnels avec qui ils travaillent et qui s’investissent en respectant les cadres normatifs et réglementaires.

Encourageriez-vous un proche à se lancer en politique? Ou est-ce devenu un terrain de jeu parfois trop agressif?

Depuis toujours, le monde politique est exigeant, autant sur le plan de l’engagement personnel puisqu’on devient une figure publique, qu’au plan émotif alors que nous subissons constamment le jugement des citoyens et qu’au plan professionnel, alors que nous devons maîtriser plusieurs compétences. Dans ce milieu, on côtoie quotidiennement le meilleur et le pire de la vie en société : des citoyens qui se mobilisent pour le bien commun et font des miracles pour le bien-être de leur communauté, aux individus plus égoïstes, exigeants et déresponsabilisés qui monopolisent beaucoup de ressources et minent le fonctionnement municipal. On passe souvent de l’enthousiasme qui confirme notre engagement politique à la frustration qui gruge notre motivation. Il faut en être conscient. Je ne découragerais pas un proche à se lancer en politique, mais je ferais plusieurs mises en garde. Nous avons besoin de bonnes personnes qui dirigent nos destinées collectives, mais pas à n’importe quel prix. J’expliquerais à quel point c’est une expérience humaine qui est exigeante, mais en même temps, très gratifiante parce qu’on fait une différence dans la vie des gens. C’est un monde riche.

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Richard Allard
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Richard Allard

« Dès qu’il y a les élections aux 4 ans, il y a de l’opposition. De l’opposition pour se faire valoir, elle doit écraser les gens à leur place. C’est intrinsèque. Ça fait partie de la politique, » Permettez-moi d’être en désaccord. Le rôle de l’opposition est d’apporter une contribution aux différents débats pour offrir une autre vision, s’assurer que les règles soient respectées, alerter quand certains abusent et, en bout de ligne, reconnaitre et accepter le processus démocratique qui mène à des décisions qui peuvent être contraire à leurs vues. Ceux et celles qui s’opposent au point de paralyser… Lire plus »

Germain Couture
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Germain Couture

Il y a maintenant un an que les gilets jaunes expriment leur ras-le-bol des politiciens qui ne les représentent pas. Ils réclament d’être consultés sur les questions importantes. Ne pensez-vous pas que l’achat d’une montagne par une municipalité mériterait une consultation publique ? Et la construction d’un complexe sportif au coût de 5 millions ça ne vaudrait pas un référendum ? Les citoyens ne se contentent plus de voter tous les quatre ans ils veulent être consultés sur les projets que l’on développe avec leur argent. Les maires qui se font élire en promettant de faire de la politique autrement… Lire plus »