La misère des riches.

Par Josée Pilotte

«100 000$?! C’est rien ça, c’est peu. J’veux dire, deux-cent- mille, là tu commences à parler, pour moi en tous cas.»

Je vous jure que c’est à peu près en ces mots qu’une amie que j’aime beaucoup me balançait sa réussite à la figure, lors d’un souper, comme ça, sans pudeur, sans retenue, comme si elle me demandait simplement: «Passe-moi donc le sel!»

Ce genre de discours me tape royalement sur les nerfs, pas capable d’entendre ces monologues de parvenus. Pour moi c’est indécent de crier ainsi sa réussite, surtout quand on songe que 80% de la population québécoise gagne 37 000$ ou moins par année.

Après quelques jours de réflexion et, avouons-le, en réaction à mon indignation (démesurée?), nous sommes revenues sur le sujet…

Car l’histoire ne s’arrête pas là. Ne jugeons pas trop vite: chacun a son Histoire, qui peut expliquer bien des choses… Bien des propos lancés comme ça, banalement, sur le coin d’une table.

C’est que, voyez-vous, ado, mon amie était «la moyenne grosse, pas belle du secondaire» qui se faisait écoeurer, taxer, humilier par ses paires. Elle a passé son secondaire à pleurer et à craindre les coups des autres. Je vous la cite… croyez-moi ça vient du fond du cœur: «Tu sais Josée quand je retourne dans mon village voir mes parents et que je vais dîner avec ma mère au resto du coin et que la serveuse, la Sylvie Tremblay de mon enfance, celle qui était au premier rang quand il s’agissait de me diminuer, me sert mon club-sandwich avec un sourire un peu nerveux , ben, tu comprends… c’est à toutes les Sylvie Tremblay de la terre que j’ai envie de balancer ma réussite à la figure…»

On lui a chié dessus toute sa jeunesse.

Alchimiste, elle a réussi à transformer cette merde en or.

D’autres changent cette merde en sang.

Comme l’autre à Virginia Tech.

C’était samedi matin, deux jours avant le massacre.

Au Canadian Tire de Saint-Jérôme, section «Jouets pour enfants». J’y déambule parce que cela doit faire au moins un gros mois que mon fils de 13 ans me parle d’un machin qu’il désire ardemment s’acheter «un gun», un «g-u-n» comme dans «g-a-r-s».

On l’a finalement trouvé, juste bien placé à hauteur d’un fils de 13 ans.Vous savez ce genre de fusil qui ressemble à s’y méprendre à une arme bien réelle, en gros plastique noir avec des petites billes comme munition.

Donc, oui, on l’a finalement trouvé, le «gun de gars», dans la section «Jouets pour enfants» du Canadian Tire malgré le «Warning» sur l’emballage, spécifiant que la vente était «interdite aux moins de 16 ans».

Sur le moment, j’envoie à mon fils: «Non!, penses-y même pas!»

Aujourd’hui, après Virginia Tech, quand j’y repense: un frisson dans le dos…

Pourtant, il me semble que j’ai l’esprit ouvert, je ne suis pas celle qui a voulu que ses fils s’amusent avec des Barbies plutôt que des GI’ Joe, mais… j’peux juste pas imaginer mon gars avec un gun dans les mains…J’peux-tu?

Cent-mille piastres? C’est rien!

C’est rien d’important, j’veux dire. C’est ce que tu es qui est important, toi, ton histoire, tes bibittes, ta merde.

Tout est dans la manière de canaliser, d’exorciser.

Tout est dans ce que t’en fais.

De l’or, comme mon amie?

Du sang, comme l’autre??

J’y repense… Au fond, leur merde, elle a peu la même odeur non?!

L’autre en s’attaquant aux, «Mercedes, aux colliers dorés, aux fonds pensions», c’est pas un peu sa sœur de misère qu’il a tuée?

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