La pause du Cerbère

Par Jean-Claude Tremblay
La pause du Cerbère

Un des meilleurs gardiens de but de la ligue nationale s’est récemment retiré de la vie hockey, le temps de s’occuper de sa santé mentale. Nombreux ont salué le courage de Carey Price, mais d’autres ont plutôt lâchement tourné sa situation au ridicule, faisant allusion à une sorte de « misère des riches ».  Comme s’il y avait un lien de cause à effet entre l’homéostasie mentale et les revenus – sommes-nous devenus à ce point insensibles pour émettre de tels commentaires, ou simplement étroit de cœur et d’esprit ?

Dans la mythologie grecque, Cerbère est ce chien polycéphale chargé de garder les Enfers. Entre le royaume souterrain d’Hadès et celui du ciel qui relève de Zeus, la tâche du gardien est plutôt ingrate. Certes, le mythe et l’actuelle réalité sont différents, mais il n’en reste pas moins que lorsqu’une figure aussi emblématique démontre une vulnérabilité, ça secoue l’imaginaire, et plusieurs leçons peuvent être tirées – en voici quelques-unes.

1 : Personne n’est invincible

Que tu évolues comme athlète professionnel, ou que tu tondes le gazon du voisin, les enjeux de santé mentale ne font pas de jaloux : ils se foutent de ton genre, de ton statut social, de ton âge et de ton salaire. Je suis conscient que de garder des moutons sur une paisible colline au Pays basque n’est pas la même chose que de garder le filet au bruyant Centre Bell, mais tout de même – il ne faut pas succomber à la tentation de catégoriser ou de hiérarchiser la souffrance.

2 : Une prise de conscience s’impose 

Le fléau de violence et d’intimidation sur les réseaux sociaux affecte la santé sociale, et contribue à nourrir le stress et l’angoisse collective. Il ne faut pas attendre que ces géants mettent en place des mesures concrètes pour adresser le phénomène, nous avons la responsabilité individuelle de bien nous comporter, de dénoncer, et de s’interposer lorsque l’on est témoin d’absurdités qui pourraient porter préjudice à l’âme de semblables.

C’est la même chose dans l’espace physique. Que l’on tolère que des « partisans » au Centre Bell narguent leur propre gardien en match préparatoire cette année est inacceptable – c’est une forme d’intimidation collective (tolérée par la direction), car ce n’est pas un cas isolé. Que ce soit une préposée à la caisse qui se fasse enguirlander par des clients frustrés ou un artiste connu qui soit visé, nous avons le même devoir d’agir et de ne jamais tolérer des comportements qui menacent la paix sociale, et minent l’estime.

3 : Les dinosaures doivent disparaître 

Non, ils ne sont pas tous morts, il en reste un bon nombre réparti dans plusieurs sphères de nos vies. Au travail, ce sont des bourreaux intransigeants qui jugent la qualité d’un individu au nombre d’heures travaillées. Arrêt de travail ? C’est pour les faibles, et ils le font savoir haut et fort, souvent à grand coup de sarcasmes et de moqueries, si bien que personne n’ose s’absenter ou chercher de l’aide, de peur d’être jugé.   

Dans les milieux sportifs, notamment ceux qui développent nos jeunes, les dinosaures font partie du groupe qui adhère à la théorie du « plus je te pousse et je te crie après, plus tu vas performer ». Au hockey, au soccer et au-delà, ces créatures reptiliennes utilisent l’humiliation comme outil de performance, ils encouragent les enfants à se venger, dédouanent l’intimidation entre pairs, et se targuent d’être un modèle à suivre sous le prétexte qu’être « tough », ça forge la jeunesse. L’utilisation de la peur pour stimuler, spécialement à répétition, est un terreau fertile pour les enjeux de santé mentale, et cause des traumatismes qui vont perdurer jusqu’à l’âge adulte. La violence sous toutes ses formes, qu’elle soit passive ou agressive, n’élève pas, elle abaisse.

Notre première responsabilité est de célébrer cette force qu’est la vulnérabilité – merci, Carey, de nous l’avoir rappelé.   

Partager cet article
S’abonner
Notifier de
guest
0 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments