L’Amérique noyée

Par Mijanou Dubuc
L’Amérique noyée

Sonde ton cœur, Laurie Rivers

L’arrivée d’une nouveau Stéphane Bourguignon (La vie, la vie, Tout sur moi, L’Avaleur de sable…) est toujours un événement: Sonde ton cœur, Laurie Rivers n’échappe pas à la règle.

On croyait se l’arracher à la bibliothèque. Ce ne fut pas le cas. Il n’était pas hors d’atteinte, alors j’ai mis la main dessus et j’ai planté mon regard dans la vie de Laurie Rivers, héroïne déchue du dernier roman de Stéphane Bourguignon.

D’emblée le titre invite aux profondeurs abruptes ou sournoises, c’est selon la situations ou le moment. Planter une sonde dans son cœur afin de comprendre les profondeurs mouvantes de sa propre rivière, parcourant le vaste territoire accidenté de l’Amérique. Un titre bien travaillé. Sonde ton cœur, Laurie Rivers semble avoir été écrit d’un seul jet sans interruption et sans détournement. Le résultat semble parfois saccadé, parfois précipité. À l’image de l’Amérique.

Au coeur de Swan Valley, petite ville dans le creux de l’Idaho, aux abords de la Snake River, l’héroïne, enseignante, s’engage auprès des jeunes de cette minuscule communauté en leur dévoilant le mérite et la fierté d’apprendre à s’aimer tel que nous sommes et tel que nous aimerions être. Le défi de tout individu, le défi de toute société. À l’arrivée d’Alice, une nouvelle étudiante obèse, Laurie Rivers élabore un programme pour contrer ce nouveau fléau américain. Health for fun connaît un succès retentissant et même national. L’ensemble de la classe est amené à participer et chacun y trouve son compte. Alice obtient d’excellents résultats quand elle dépose son corps sur la balance. Tout semble sous contrôle dans le moins meilleur des mondes. Mais justement, le contrôle peut cacher bien des vices et des blessures. La barre de navigation peut parfois être moins solide qu’on le croyait. Au fur et à mesure que les chiffres s’amenuisent sur la balance, l’aiguille de tension monte à la maison d’Alice et les insatisfactions conjugales de Laurie s’intensifient. Alors qu’Alice, adolescente, découvre la femme en elle, Laurie dans la vingtaine se rapproche de l’adolescente meurtrie en elle. Et, à travers ces découvertes et ces rapprochements, la voix des hommes fait écho aux battements de cœurs inondés.

Dans ce quatrième roman, tout est symbole, du style aux objets, en passant par les émotions, les lieux, les crises. Crise de l’adolescence et fuite, entre autres, prolongé par la lecture du célèbre roman de D.J. Salinger publié dans les années 50, Catch in the Rye (L’attrape-cœurs). Stéphane Bourguignon trace des sillons, s’entrecroisant et s’entrechoquant, remplis de ces symboles, telles des rigoles se jetant à corps perdu dans les rivières. L’eau – la surnage – et le caractère sinueux des choses et des émotions humaines jouent un rôle d’engrenage auprès du lecteur. Car tout semble éclaté, morcelé, désarticulé dans cette immense Amérique qui perd pied quand elle frôle les rives de la foi, de l’impudeur et de la sexualité taboue. Tradition, religion, modernité, liberté, quête identitaire, image corporelle, amour et désillusion sont au cœur de l’Amérique bousculant la petite communauté de Swan Valley. Comment Laurie Rivers parviendra-t-elle à sonder son cœur? Et Alice?

En Amérique, on ne détourne pas le cours de sa vie comme on détourne des rivières.

Sonde ton cœur, Laurie Rivers

Stéphane Bourguignon

Québec Amérique

179 p., 19,95$

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