Le pire…

Par Eric-Olivier Dallard

(Dans la catégorie «Merde de l’année…», les finalistes sont…)

«Lorsque l’enfant était enfant, il marchait les bras ballants, il voulait que le ruisseau soit rivière et la rivière fleuve, que cette flaque soit la mer… Lorsque l’enfant était enfant, il ne savait pas qu’il était enfant, tout pour lui avait une âme et toutes les âmes étaient une… Lorsque l’enfant était enfant, il n’avait d’opinion sur rien, il n’avait pas d’habitudes, il s’asseyait en tailleur, démarrait en courant, avait une mèche rebelle et ne faisait pas de mines et ne prenait pas de poses quand on le photographiait…» (ouverture du film **Les ailes du désir**, de Wim Wenders, cité de mémoire)

Imaginer d’abord le pire. Puis, se dire que ce sera encore dix fois pire.

Les Fêtes, c’est l’occasion, pour les gens «normaux», de revoir des gens. Pour un type comme moi, de plus en plus misanthrope et qui passe l’année trop entouré et trop sollicité, c’est de plus en plus l’occasion de s’enfiler des litres d’alcool (mais non, ça vous ferait bien trop plaisir, pas vrai?! – okay, y’a bien eu un ou deux gentils Bordeaux 2002), c’est de plus en plus l’occasion de s’enfiler les bouquins accumulés au cours des mois qui précèdent cette «période-de-réjouissances»… vous savez bien, ceux que l’on devrait absolument-avoir-lus-«cette-année-là», du genre des effrayantes **Bienveillantes** de Jonathan Littell, de **Long Beach** de Robitaille, ou d’**American Vertigo** de BHL. Puis aussi les films. T’as vu **Bon Cop**, Dallard? Non? Mais t’as bien fait la **Une** d’**Accès** avec la première à Sainte-Adèle, cet été?! Dis donc, c’est pas un peu une imposture, ton boulot de rédac’chef’, des fois? T’es vraiment payé pour faire ça?!

Enfiler les films, donc, ceux que l’on devrait absolument-avoir-vus-«cette-année-là». **Bon Cop, Bad Cop** justement, par exemple. C’est marrant la façon dont va se loger la sympathie… le titre de ce film de Huard et Canuel me rappelait cet autre film, que vous n’avez pas vu, **Bad Lieutenant**, sorti il y a une quinzaine d’années; le meilleur d’Harvey Keitel est tout concentré dans cette descente aux enfers d’un flic pourri qui enquête sur le viol d’une jolie religieuse. Après le tournage, l’acteur entamera d’ailleurs sa propre descente aux enfers. Une Performance, et majuscule, que je vous dis! Je me suis donc tapé **Bon Cop** en dévédé. Que j’aurais donc dû m’y attendre! Déjà il y a quelques années, Huard, aux Fêtes, avec **Nez Rouge**, il m’avait laissé cet arrière-goût propre aux comédies américaines souriantes et rosées, un arrière-goût trop sucré, sirupeux, désagréable au possible. Une jolie merde, si vous voulez. Mais une merde tout de même. J’avais d’ailleurs écrit alors, dans **Voir**, une chronique qui ressemblait beaucoup à celle-ci. Ce que je me suis pris dans le gueule, de la part des lecteurs! Cette année, avec ce qu’en avaient dit les grands pontes du neuvième art – et les perroquets et les animateurs (oups!, pardonnez le pléonasme) et le public et les «entrées au guichet»… ahh, la tyrannie de la masse, de la meute, l’appel des moutons de Panurge… –, je croyais avoir, avec **Bon Cop**, sinon un moment de bonheur, du moins un certain plaisir à me faire raconter cette histoire dont le synopsis pouvait apparaître séduisant. Pourtant… Vraiment, vous, vous avez aimé ce ramassis de clichés, ces répliques convenues, «en miroir», ces pivots enfantins, ces aiguillages appuyés et lourdauds, cette réalisation «industrielle» et laborieuse? Vous, ça vous a vraiment apporté quelque chose, ne serait-ce que deux heures de plaisir, ce machin claudiquant, sur lequel vous vous êtes précipités?

L’intérêt d’un truc comme ce film, c’est qu’il permet de prendre la mesure de la distance qui sépare l’art et le «loisir» (exactement ce dont je vous entretenais lors de l’adoption de la politique culturelle de la MRC l’an dernier).

Le distance qui sépare l’art et le «loisir»… Et encore! Décidément, je n’ai pas les mêmes «loisirs» que bien du monde, me semble-t-il…

Et pour moi, le loisir doit d’abord s’auto-financer. Que l’on subventionne un jouet comme **Bon Cop**, mais que **Les Invasions…** aient du mal à obtenir de l’argent; qu’on donne du fric pour faire voler une banane au-dessus du Texas, mais que la galerie Zéro Celcius de Sainte-Adèle doivent fermer ses portes, tout ça, ça me donne un léger mal de cœur. Sincèrement: qu’est-ce qui vous aide le plus à vivre?

Non, aux Fêtes, je ne me suis pas enfilé des litres de (mauvais) alcools… Mais le mal de bloc, en un film, je vous dis pas!

Après, je n’ai jamais eu le courage d’insérer la **Rage de l’ange**, de Bigras, dans le lecteur. Bien trop la chienne de retrouver un autre **Love Moi** larmoyant et misérabiliste. Allez!, quelques valeurs sûres pour finir l’année sur moins de laideur: me suis retapé **Dogville** (que m’a soufflé Foglia), le meilleur film produit ces dernières années… Suis certain que vous l’avez détesté. Et aussi **37,2 le matin** (l’écriture de Djian, les seins de Béatrice); **Subway** (Besson, quand il était encore un bon réalisateur); **Kafka** (le seul vrai rôle qu’ait jamais eu à tenir Jeremy Irons); **Europa** de Lars von Trier avec Jean-Marc Barr (vous allumez pas, non, vous c’est **Europa, Europa**, de Holland, que vous avez cru aimer). Surtout **Diva**, de Beineix. Deux fois. Les premiers de Gilles Carle aussi… On les a retrouvés, avec ma copine, la Douce, tous, dans un club vidéo un peu obscur d’une banlieue de Québec. Puis, pour finir et me rappeler d’où je viens, ce film qui m’a fait espéré (avec le **Décalogue**, de Kieslowski), adolescent, qu’un jour je devienne réalisateur, **Les ailes du désir** (**Der Himmel über Berlin**), un noir et blanc lumineux de Wenders, avec Peter Falk (Columbo) dans son propre rôle. Dix ans après l’avoir découvert, j’avais 25 ans, à Berlin, au volant d’une deux-chevaux Citroën rétamée, j’ai tourné peut-être vingt fois autour de cette statue (elle est au centre d’un carrefour giratoire), posée sur un socle de plusieurs dizaines de mètres, juste après la Porte de Brandebourg; vingt fois j’ai tourné autour de cette statue que l’on voit dans la scène finale, sur une musique de U2. Voyez, capable d’être sentimental, le rédac’!

Jopi, éditrice de mon cœur, tu dis dans ton **Espace griffé** que je ne sais comprendre la culture populaire; tu as raison, j’ai du mal à la comprendre, mais je la saisis. Tiens!, je te sors en grand: viens donc te taper les épisodes de **Elvis Gratton, ma vie, my life** sur mon écran télé 19 pouces… oui, il est petit, tout à l’image de cette série qui commence ces jours-ci. Ça te donnera l’occasion de «remettre ton cerveau dans le réfrigérateur» quelque temps chaque semaine.

Pis, ben, peut-être que ça me convaincra que j’ai raison de me tenir loin des congélateurs.
***

Dans un coin de pays, autour d’Ottawa, vous ne le savez pas (pourquoi le sauriez-vous d’ailleurs?), on a acheté il y a quelques années, avec ma copine, un chalet au bord d’un lac (de deux, en fait: un petit sur le côté de la maison, tout joli et poissonneux, mon préféré, qui a l’immense avantage d’être à nous et sur lequel les hérons se font la cour avec grâce, galamment; puis le «vrai lac», comme dit la Douce, juste en face, qui est de plus en plus commun et de moins en moins vivant). On a quitté Stoneham et Québec (là où travaille la Douce en question… j’suis pas dépaysé, à Stoneham y’a des pistes de ski éclairées la nuit, comme à Saint-Sauveur), donc on a quitté Stoneham et Québec, quelque part entre la naissance du christ et 2007, pour aller à Ottawa.

Alors que l’on s’y rendait, en début de soirée, sur la route, comme ça, c’était à Montréal, on s’est arrêtés, on a fait ce qu’il fallait bien faire ces jours-là, les boutiques, on a bu des verres au Billy Kun avec des gens connus que je ne vous nommerai pas (voyez encore: on peut être à la fois «de plus en plus misanthrope» et «connaître des gens»).
À Ottawa, le lendemain, au Musée des Beaux-Arts, y’avait une expo d’œuvres du Montréalais Edwin Holgate. Des paysages honnêtes, qui sont… des paysages. Rien pour m’exciter. Mais des portraits fameux. Au Centre national des Arts, le 31 décembre, y’avait la chanteuse folk Connie Kaldor. Tout était bien. Un peu convenu sans doute. Un peu prétentieux aussi, faut bien se croire de temps en temps. Mais surtout tout était à sa place. Tout était bien, donc, disais-je.

Pour en revenir à nos moutons (de Panurge, toujours Rabelais), au chalet, le plus grand des deux lacs («le vrai»), il s’appelle le «Lac des Loups».

Jamais n’aurais-je dû, rempli d’espoir, y traîner le dévédé, rempli de promesses, de Huard. Ça m’a vraiment donné des envies de hurler avec eux, les loups.

La Douce et moi, au chalet, nous étions entourés d’une quinzaine de personnes, de ses amis, de mes connaissances. Mais aussi, comme dans une phrase d’un mauvais roman de gare, nous étions seuls, elle et moi, et loin.

Eh non, aux Fêtes, je ne me suis pas enfilé des litres de (mauvais) alcools… Mais le mal de bloc, en un film, je vous dis pas!

Bof, que j’ai dit à ma copine en «dégrisant», ça pourra toujours faire une chronique.

Les hérons, en hiver, ça migre?, qu’elle a répondu en m’embrassant. Avec grâce. Sauvagement.

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