Le poids des mots

Par Josée Pilotte

Cette semaine un sujet léger:

LES GROS.

Je veux parler des gens d’un certain poids ou d’un poids incertain, j’veux vous parler, comment dire?, des gens obèses?, des gens pulpeux?, des gens bien enrobés?, des bons vivants?, confortables?… Des gros, quoi! Comme cette femme de 300 livres qui s’est fait foutre dehors du bloc opératoire de hôpital de Gatineau pour raison de «sudation excessive». Ses consœurs de travail devaient lui venir en aide régulièrement en l’épongeant lors des interventions chicurgicales. L’Association des obèses handicapés du Québec a, bien évidemment, fait ce qu’une «Association de défense de…» sait faire de mieux: déchirer sa chemise sur la place publique et hurler à la discrimination.

Sujet délicat me direz-vous? C’est vrai que je me sens un peu comme un «éléphant» dans un magasin de porcelaine. Légèrement imposteur avec mes 5’8’’ et mes 120 livres; mais je me dis qu’on ne devrait pas être obligé d’être le président de la Fédération des personnes obèses du Québec pour avoir le droit de parler d’un sujet aussi… musclé.

On a la mèche courte au Québec, un faux pas et v’lan on crie à la discrimination, on appelle les journalistes, on explose les lignes ouvertes, accourent les associations de toutes sortes. Et là franchement, on l’a l’affaire… En veux-tu de l’association? En v’là!… Association des aveugles (s’cusez des «non-voyants»), association des sourds (s’cusez des «malentendants»), association des cul-de-jatte (s’cusez des «amputés»), association des nains (s’cusez des «personnes de petite taille»), des mongols (s’cusez des «trisomiques 21»), association des gros… s’cusez encore: des «obèses handicapés du Québec», oui, oui, ça existe vraiment…

En passant, du même souffle (pis j’en ai!), je vous annonce qu’au Québec il n’existe plus une seule «fille-mère».

En revanche, des «mères monoparentales», y’en a à la tonne… et qui s’en tirent pas trop mal dans notre échelle de valeurs des années 2000; il fut un temps, et pas si lointain, où «fille-mère» signifiait «honte de la famille», forçait l’exil, chose courante, de la «vénus de carrefour» chez une tante éloignée, loin des regards curieux, loin des mots assassins. Toujours du même souffle (courir chaque matin en donne!), je vous annonce aussi la mort de la «vieille fille» et du «vieux garçon»… Et le triomphe des «célibataires»!

Au fond, il n’y a rien de vraiment différent, seulement les mots qui changent. Ces mots qui autrefois assassinaient par manque de nuances ou de connaissance, aujourd’hui nous donnent surtout bonne conscience… et un peu plus de vocabulaire.

Mais tu sais, Eric-Olivier, ils ne font pas que cela. Et tu devrais le savoir, toi qui gagnes ta vie en leur compagnie. Ils résonnent en nous et, même s’ils réfèrent à la même réalité, ils prennent des sonorités différentes, peut-être plus juste, certainement plus humaine. Ils nous façonnent, changent nos perceptions. Nous rendent plus civilisés.

J’en conviens quand même, cher rédac’: ils sont aussi du vent, du vent qui ne porte, justement, que des perceptions et sert surtout à faire flotter des drapeaux. Comme ceux de la Fierté gaie.

Non mais ça fonctionne le «politiquement correct»!! Moi qui voulais vous parler «des gros» me voilà en train de parler «des maux»… et presque sans gros mots, oui madame!

Il y a un véritable malaise et toute cette vague de «political correctness» (tut-tut-tut!) n’aide en rien. Et certainement pas moi, qui voudrais bien finir par vous parler de mon sujet.

En tous cas… J’voulais juste vous dire que je n’aurais pas voulu être la fille sur la table d’opération qui se fait suer dessus à cœur ouvert.

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