«Le Sainte-Anne-des-Lacs dont je rêve»

Par Denys Arcand
«Le Sainte-Anne-des-Lacs dont je rêve»

Attention: danger

Sainte-Anne-Des-Lacs est un secret bien gardé. En dehors de la région immédiate des Laurentides, les gens ne savent pas exactement où le village se situe. On finit par leur dire: «c’est la sortie avant Saint-Sauveur sur l’autoroute», et ils hochent la tête d’un air incertain. Et c’est très bien ainsi. Il vaut mieux que personne ne sache. Sainte-Anne est un village minimal: pas d’aqueduc, pas d’égout, des pompiers volontaires, une charmante bibliothèque, une église maintenant fermée, deux commerces de matériaux de construction, deux dépanneurs et même pas d’épicerie. En revanche, des dizaines de kilomètres de toutes petites routes menant à des lacs fabuleux. Il y a très peu d’endroit dans le monde entier où on peut encore boire sans danger l’eau d’un lac. Dans «mon» lac c’est encore possible, et cela à quarante-cinq minutes de Montréal.

Mais maintenant notre paradis est menacé, les algues bleues viennent d’apparaître. Le matin entre sept et neuf heures les voitures sont en file sur le chemin principal. Il commence à y avoir des cambriolages. Le territoire a atteint sa capacité d’absorption de nouveaux arrivants. Chaque nouvelle construction, chaque nouvelle fosse septique, chaque nouvelle voiture dégrade la qualité de vie du village.

Les politiciens de toutes les couleurs sont tous des fous du «développement économique». Ils n’ont que ce mot à la bouche. Peu instruits pour la plupart, ils ne savent pas que la presque totalité de ceux qui se disent «économistes» sont en fait des charlatans qui passent leur vie à tenter d’expliquer maladroitement les causes des crises qu’ils auraient dû prévoir. Ces fumistes voudraient faire croire que «développement» est synonyme de prospérité, alors que c’est précisément le contraire. Les pays «en voie de développement» sont les plus pauvres de la planète. La Suisse, le Danemark et la Norvège ne se «développent» pas, ils sont riches.

Ayant toujours été pauvres, les Québécois ne comprennent pas grand-chose à la richesse. Ce sont les anglophones, les Nymark, les Wheeler, les Ryan qui, les premiers ont compris le potentiel touristique des Laurentides. Pendant que ceux-ci s’enrichissaient, les québécois s’acharnaient à vouloir développer l’agriculture sur des terres de roches, encouragés par ce gros imbécile de curé Labelle. J’avais vingt-deux ans et j’étais en Allemagne quand j’ai vu une forêt pour la première fois. Une vraie forêt avec des arbres de plus de cent pieds de haut et des troncs de six pieds de diamètres, et pourtant j’étais né ici à la campagne. Je venais de réaliser que toutes les forêts du Québec avaient été buchées à blanc par de pauvres bûcherons au service d’entreprises qui invoquaient le développement économique. Au total ces bûcherons, en gagnant des salaires de famine, auront enrichi des compagnies étrangères et se seront retrouvés dans un pays dévasté. Le pattern classique de la colonisation et du sous-développement. Quand on pense qu’il ne reste plus au Québec une seule forêt de l’époque de Samuel de Champlain, alors que l’Europe pourtant surpeuplée en compte des centaines.

Les Laurentides ont des richesses immenses: l’air, l’eau, la forêt, les paysages. Il y a des gens qui seront prêts à payer très cher pour jouir de ces trésors dans un avenir rapproché. Pour y venir en touristes, pour y acheter des résidences secondaires ou encore mieux, pour y établir des entreprises basées sur la créativité, ce que l’informatique va permettre de plus en plus. A condition que notre environnement soit protégé à tout prix. Souhaitons que ce ne soit pas seulement les Intrawest de ce monde qui en profitent.

Mais il y a plein de signes encourageants pour l’avenir: Sainte-Anne-Des-Lacs a un comité de surveillance des lacs dynamique et dévoué, Prévost a dit non aux horribles montagnes russes. Aux élections de cet automne ces enjeux devraient être au premier plan.

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