L’envers de la pénurie

Par Jean-Claude Tremblay
L’envers de la pénurie

Commandes retardées, produits non disponibles, longues files d’attente pour être servis, des heures d’opérations réduites… ou des commerces carrément fermés – Que vous magasiniez un livre ou un café, un véhicule ou encore des services techniques et professionnels, la pénurie de main-d’œuvre a le bras long, et nous a tous rattrapés.

Le résultat net : impatience de la clientèle, joute parfois malsaine pour attirer les employés, une offre et un marché qui sont complètement chamboulés. Si vous voulez mon avis, ça ne va que s’accentuer et seul un virage majeur pourra contrer cette nouvelle réalité planétaire.

Un enjeu qui date

Ça doit faire au-dessus de 15 ans que je martèle aux employeurs que l’employé (le talent) est aussi important que le client : les deux doivent bénéficier de la même attention, d’une stratégie équilibrée d’acquisition… et de fidélisation. Or, trop nombreux sont les employeurs qui mettent de plus en plus d’énergie sur l’attraction et l’embauche (acquisition des talents), au détriment du maintien et du développement de la relation une fois à l’emploi (fidélisation). À l’image d’une société de plus en plus pressée qui donne dans le jetable souvent au détriment du durable, les entreprises tentent de s’adapter du mieux qu’elles peuvent avec un personnel de moins en moins mobilisé, et de plus en plus volatile. Je ne vais certainement pas leur jeter la pierre, car elles tentent de se maintenir à flot dans cette guerre du talent, mais est-ce une stratégie durable? Poser la question, c’est y répondre.

Comme on l’apprend en affaires, il coûte éminemment moins cher de conserver des clients que d’en attirer de nouveaux. C’est exactement la même chose avec le capital le plus précieux : la ressource humaine.

Genèse d’une maladie dormante

La situation actuelle est à la loi de l’économie et du marché ce que nombre de maladies et de conditions sont à la santé humaine : une tragédie plutôt prévisible, voire évitable. Si vous ignorez les signaux de douleur que vous envoie votre corps, et que de surcroît, vous vous alimentez mal, il ne serait pas surprenant (et même conséquent) qu’avant longtemps, vous vous retrouviez avec une condition ou une maladie non désirée. Alors le présent « Far West » de l’emploi qui est en train de changer la face de l’économie et les habitudes de consommation, c’est la même chose.

Alors que l’ensemble des démographes le disent (lire, le crient) depuis des années, la population ici comme ailleurs est vieillissante, et cela aura des impacts majeurs dans toutes les sphères de notre société. Voilà, on y est, et ce n’est que le début. Ajoutez à cela une pandémie, un changement de garde générationnel dans le monde du travail, des incitatifs gouvernementaux qui encouragent plusieurs à rester dans leur salon, et vous avez là quelques ingrédients d’une tempête parfaite.

La culture organisationnelle

Il est là, le (vrai) nerf de la guerre. Il faut cesser de traiter la main-d’œuvre en « guidoune », tel que le ferait un proxénète, et commencer à miser sur les valeurs qu’incarne l’organisation, en cette ère où, je vous l’assure, le « Pourquoi je suis là? » est davantage important que le « Combien tu me donnes? ». Vendez-leur un feu de paille dans un panneau-réclame bon marché et c’est exactement ce que vous obtiendrez : un employé de « location » à court terme, qui n’est pas là pour les bonnes raisons, et qui quittera le bateau à la moindre occasion. L’argent est important, certes, mais ce n’est jamais le premier levier de mobilisation, et en revanche, toujours le premier prédicateur d’instabilité au niveau de la fidélité, et à juste titre.

Il est impératif d’embaucher d’abord des valeurs, et non seulement des compétences techniques – que je tourne des boulettes ou que je rédige des contrats notariés, les humains ont tous besoin de se sentir soutenus et valorisés – ultimement, ils veulent tous être écoutés, et avoir le sentiment de progresser.

P.S. : Certains devraient prendre des notes, car ce n’est pas en lançant de l’argent à la tête d’un problème qu’il va se régler, c’est une solution incomplète et éphémère. La révolution du travail est littéralement à nos portes, il faut l’embrasser, la comprendre et l’apprivoiser – tenter de la dompter (ou de la faire disparaitre) à coups de promesses en sortant son chéquier me parait très risqué.     

jctremblayinc@gmail.com

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