Les deux médecins

Par Alain Messier

Selon plusieurs, l’une des conversations les plus remarquables de toute l’histoire littéraire moderne eut lieu à l’automne 1896 dans le petit village de Crowthorne en Angleterre.

Alain Messier

L’un des protagonistes était le lexicologue et philologue James Murray, auteur de l’Oxford English Dictionnary, qui était venu à la rencontre de l’énigmatique docteur William Chester Minor l’un des plus prolifiques des contributeurs bénévoles du dictionnaire. Pendant près de vingt ans les deux hommes avaient entretenu une correspondance régulière concernant les questions les plus pointues sur la lexicographie anglaise, mais jamais ils ne s’étaient rencontrés. Le docteur Minor ne semblait pas intéressé à quitter son village de Crowthorne et n’avait jamais souhaité se rendre à Oxford. Le docteur Murray sollicita néanmoins un rendez-vous auquel acquiesçia le docteur Minor.

À la gare de Crowthorne, une voiture vernie et un cocher en livrée l’attendaient et le conduisirent à travers la campagne du Berkshire. Rendu à destination la voiture emprunta une longue allée de peupliers menant à une immense demeure de brique rouge. Conduit par un serviteur stylé dans un vaste bureau lambrissé, où se tenait derrière un bureau d’acajou, un homme manifestement important.

Il s’inclina, et cérémonieusement se présenta comme l’auteur du Oxford English Dictionnary, ajoutant qu’il était vraiment ravi de faire connaissance, car vous êtes docteur Minor, notre plus fidèle collaborateur.

Il y eut un quelques secondes de silence embarrassantes, puis s’éclaircissant la voix, l’homme derrière le bureau déclara: «Je suis désolé de vous détromper monsieur,mais je suis le directeur de l’asile d’aliénés criminels de Broomor,le docteur Minor habite bien ici, c’est un de nos pensionnaires, il fait partie de nos patients depuis vingt ans c’est le plus ancien d’entre-eux.»

Le grand universitaire qu’était James Murray fut stupéfait et apprit alors quel avait été le destin aussi tragique que remarquable du docteur Minor. C’était un Américain, chirurgien dans l’armée lors de la guerre de Sécession et venu en Europe après la guerre pour y prendre du repos, peindre et visiter les grandes capitales.

Il avait été traumatisé par les atrocités de la guerre et notamment de devoir appliquer au fer rouge des marques au visage des déserteurs. Issu d’une famille puritaine profondément religieuse dont les parents avaient été missionnaires en Inde, il avait développé un sentiment de culpabilité croissant, notamment en raison de sa sexualité débridée ce qui le consuisit dans tous les bordels rencontrés qu’il fréquenta frénétiquement. Des signes de délire et surtout de paranoïa le menèrent à toujours porter son revolver de capitaine sur lui plusieurs années après avoir quitté l’armée. Il advint ce qui était prévisible chez un homme en proie à des délires paranoïaques non traités et il abattit de deux balles un passant inconnu qu’il croyait être une menace à sa vie. Il fut appréhendé sur les lieux par des agents de la police londonnienne.

Il avait alors 37 ans. Il subit un procès et le jury rendit son verdict le 6 avril 1872, le déclarant légalement innocent d’un crime dont tous le chargeaient, y compris l’accusé; il l’avait bien commis. Le jury appliquait alors la jurisprudence McNaugghton en usage depuis trente ans, du nom d’un homme, qui en 1843, avait abattu le secrétaire de Sir Robert Peel et en avait été acquitté au motif qu’il était fou au point de ne plus distinguer le bien du mal. Le docteur Minor malgré son statut,sa grande richesse et sa puissante famille américaine, passerait le restant de ses jours en institution psychiatrique. Mais son séjour y sera des plus particuliers et il influencera le monde littéraire anglais dont encore aujourd’hui nous retrouvons son influence prépondérante. La raison en est celle-ci, le lexicologue James Murray alors président de la société de philologie d’Oxford avait un vaste projet de dictionnaire de la langue anglaise, ce dictionnaire pour pouvoir le réaliser on fit appel aux intellectuels, aux grands lecteurs, aux amants de la langue anglaise de toute l’Angleterre, afin de fournir des citations aux membres permanents, les lexicographes, pour qu’ils puissent réaliser cette tâche colossale.

Il devint un correspondant régulier, prolifique et extrêmement compétent en raison de sa vaste culture.

Cette rédemption personnelle jumelée aux remords qui réussirent à lui faire rencontrer Eliza Merrett, la veuve de celui qu’il avait assassiné, à la soutenir financièrement (elle avait sept enfants) lui procurèrent une seconde vie. Le docteur Murray devint son ami et le visita régulièrement avec son épouse à l’asile psychiatrique,ils échangeaient sur différents points de culture. Mais le docteur Minor était un homme malade mentalement et que la médecine victorienne ne pouvait guérir,son état empira et un jour il se sectionna complètement le pénis pour se débarrasser de ses désirs sexuels incontrôlables liés à sa culpabilité chrétienne.

Il vécut jusqu’à l’âge de 85 ans alors qu’un vaste mouvement intellectuel et humanitaire réussit à le rapatrier en Amérique où il finit ses jours dans un institut psychiatrique militaire, entouré de ses neveux.

À l’image du docteur William Chester Minor, le docteur Guy Turcotte, cardiologue, bien nanti, issu d’une famille rigoureusement chrétienne, a commis un crime cruel et insensé qu’il a admis.

Un jury, tout comme celui de l’ère victorienne l’a reconnu légalement irresponsable en raison de son état mental, il devra comme le docteur Minor il y a cent-trente neuf ans, être enfermé en institut psychiatrique.

À la différence, que de nos jours, il existe des traitements autre que la classification «incurable» que l’on associait alors invariablement aux maladies mentales.

Pour en savoir plus: de l’historien Simon Winchester, «Le fou et le professeur, une histoire de meurtre, de démence, de mots et de dictionnaire», aux éditions J.C Lattès, 2000.

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