Les drabes

Par Mimi Legault
Les drabes

Ne cherchez surtout pas dans le dictionnaire, le mot drabe n’apparaît pas. Néanmoins, il existe dans la vraie vie. Ça oui. Je parle ici des gens tièdes, de  ceux et celles qui échangent une poignée de main dans le mou le plus total. Je pointe du doigt les beige et gris, les sans passion, des entre les deux mon cœur balance. Comme dirait quelqu’un à un huissier : vous me saisissez? Parfa!

Je nomme les drabes ceux qui demeurent indifférents aux problèmes des autres. Exemple vécu : l’autre jour à l’épicerie, j’achète deux tomates. Pas dix, pas vingt. Deux. Il était inscrit sur la caisse enregistreuse 4,41$. Je regarde la jeune fille les yeux écarquillés. Quatre dollars??!&?? Tout à fait antipathique à mon petit problème, telle une automate (la pognez-vous…) elle me demande en chiquant une foutue gomme : bon, vous les prenez ou non? Je la darde du regard et réponds bêtement : généralement, je digère bien les tomates, c’est le prix qui risque de ne pas passer… Elle s’en fout comme de sa première paire de gougounes. En soi, ce n’était pas grave; c’est son indifférence qui m’a titillée.

Une sorte de tiédeur colle sur la peau des gens drabes. Et si on décodait cette suée, ça se traduirait par de la peur. Peur de dire ses vraies émotions par crainte de représailles ou de confrontations. Peur de la passion, de l’engagement, de la prise de position. Discussion récente avec une amie : les gens s’endurcissent, me disait-elle. Moi, je crois le contraire : ils ont l’opinion chiffe, la parole amorphe, des idées Ikea (bâties selon l’idée des autres), une conscience Bic (jetable) et une pensée moite. Leur nombre exponentiel me surprend à chaque fois.

L’histoire de la caissière de tantôt n’est pas banale. J’ai vécu la même chose dans un resto de la grande ville. C’était juste avant l’arrivée de la COVID-19. Je demande au jeune homme quelle sorte de potage était au menu. Sans me regarder, il me répond : je sais pas, faudrait demander au chef. Et…il est où votre chef? Dans la cuisine, qu’il dit en fixant son calepin de commande. Comme il semble vissé au plancher, j’ose m’informer comment se servait le céleri rémoulade. Je m’attendais à une réponse aussi fade que : dans votre assiette. Comme un ara, il répète qu’il faut le demander au chef.

Les drabes ne ressentent plus cette espè-ce d’enthousiasme qui fait qu’ils sentent la sève de la vie couler dans leurs veines. Comme s’ils  se disaient : bof, quosse ça donne? Leur décor intérieur n’est ni blanc ni noir, c’est gris. Gris-gris partout. Gris cendré. Ou vert gastro.

Ce refus de sortir d’une forme de zone de confort, de l’acceptation du neutre est-il une fâcheuse conséquence de la pandémie? Cette préférence de l’abat-jour éteint plutôt que l’arc-en-ciel; cette réalité du ça-va-bien-aller qui s’est réalisé par son contraire pour plusieurs a-t-elle fait plus de victimes vivantes que de morts? Je ne saurais dire.

Je m’adresse à vous personnellement. Votre couleur de vie a-t-elle changé depuis un an et demi? Êtes-vous devenu désabusé, un peu flanc mou, voire plate et morne? Mangez-vous moins piquant? Est-ce que la sauce de votre vie est devenue soudainement fade? Êtes-vous tombé dans l’incapacité d’être ému? Votre vie est-elle devenue une sorte de suicide quotidien?

J’arrête.

Ne répondez pas à mes questions. Il serait peut-être bon par contre de vous ébrouer comme un chien qui sort de l’eau. De vous donner un bon coup de pied au cul (avez-vous déjà essayé?) Sinon, demandez-le à votre meilleur ami. Remarquez que j’écris ici au masculin, mais je m’adresse autant aux femmes. Après tout, je n’écris pas une convention collective ou un contrat…

Qu’on ne s’y trompe pas, les drabes ne sont pas en dépression nerveuse. Ils décident de se retirer de la vie, de la passion, de l’engouement, de l’entrain et même de l’emportement. Mais comme a si bien dit Lao She : à force de voleter sans but précis comme une mouche, on finit toujours par rencontrer un rat mort ou une bouse de vache…

mimilego@cgocable.ca

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