Maudits morons

Par Josée Pilotte

Il faut que je vous raconte. C’est d’abord une histoire banale, sans envergure, j’dirais même plate, mais puisque les protagonistes de cette histoire sont des «morons»…
(C’est d’ailleurs à Denis que j’emprunte ce nom commun, cet adjectif, cette appellation contrôlée, cette marque de commerce… ils les appellent ainsi (affectueusement), ses élèves sans parents apparents pour qui l’éducation de leur progéniture passe bien après la soirée du hockey de monsieur, le nouveau chum de madame, pis les belles excuses: «c’est pas ma semaine c’est la sienne faque qui s’arrange avec la réunion de parents…»)

Donc, l’histoire banale…
Ça se passe sur l’autoroute 15 un dimanche après-midi. Un souper chez la belle-mère. Les quatre dans l’auto, il fait beau, la vie est belle. Un pick-up se pointe à l’horizon. Zigzague, passe de la première voie à celle du centre, vous le voyez? Oui, oui, c’est bien lui… le p’tit moron. Oui oui, le moron-à-palette… le même qui prend l’autoroute pour son terrain de jeu. Y sont même deux.

V’là-tu pas qu’après nous avoir cavalièrement dépassé, y ralentissent, roulent à notre hauteur, s’assurent qu’on les regarde…

Pis s’assurent qu’on regarde bien…
– Ostie de morons! T’as vu Chéri?

C’est qu’ils avaient placardé, bien en évidence, afin d’être bien certains de choquer la voiture qui la flanque (en l’occurrence la nôtre), une affiche grand format, plus-que-pornographique, illustrant la femme dans toute sa crudité, exposée comme à la devanture d’une boucherie… Comment vous dire? Elle était tellement gratuite, offerte; ouverte jusqu’au fond des entrailles, tellement que même un aveugle aurait pu voir…

Ostie d’morons.

Encore deux autres en manque d’attention, dirait Denis. Pis moi j’ajouterais: «Y’a d’autres trucs pour te faire remarquer ti-casque; t’as pensé à t’inscrire à une compétition de châteaux de sable?!»

Je sais bien que la terre est peuplée de morons de toutes sortes, qu’on ne peut pas se scandaliser et se gâcher la vie pour toutes les saloperies qui nous dépassent par la gauche.

Mais quand on pense aux deux jeunes qui ont fauché une vie de trois ans, je me demande, je me demande vraiment.
Être moron c’est souvent con, c’est parfois criminel… mais juste être moron, c’est-tu un crime?

Pis être moron c’est-tu féminin? C’est-tu masculin?

La «moronnerie», elle, elle n’a pas de sexe. Mais un moron, lui, il est masculin.

<br>Je me demande, je me demande vraiment.
(…)

Quand on pense au désespoir des proches de cette vie de trois ans fauchée…
Être exposés, nous voyeurs, à pleines pages de journaux, à pleins écrans de télévision, être exposés, nous spectateurs, à toute cette douleur inhumaine.

Fixer l’intimité d’une famille endeuillée et anéantie par la perte incompréhensible et inacceptable d’un enfant.

On est là dans l’innommable. Ça nous laisse sans voix, les larmes au cœur. Moins morons?

Je me demande.

Je me demande vraiment.

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