Mon vieux père

Par Production Accès
Mon vieux père
(Photo : Deposit photo)

La sonnerie se fait entendre depuis trop longtemps. Ma patience a ses limites et ces dernières ne sont pas trop élastiques par les temps qui courent. Je raccroche, inquiète et désemparée. Le téléphone de mon vieux père reste silencieux depuis quelques jours. En temps normal cette situation ne serait pas exceptionnelle, mais les nouvelles propagent les mauvais sentiments. Les scénarios de cataclysmes inventés deviennent réalité dans l’imaginaire collectif débalancé. Bien sûr, il lui arrive de ne pas répondre aux sonneries persistantes par simple dégoût de parler dans un téléphone, comme il dit souvent.

Ce vieux bougon, à moitié ermite, jardinier solitaire, plus habitué à parler à ses légumes qu’à ses semblables ne se rend certainement pas compte de l’angoisse qu’il fait vivre à ses proches. D’aussi longtemps que je puisse me souvenir il en a toujours été ainsi. C’est un homme de peu de mots au tempérament fermé, et peu enclin à chercher de l’aide, qui donne des nouvelles au compte-gouttes. Être humain à l’audition plus que sélective et souvent complètement sourd aux heures qui lui convient.  

Au fait, mon esprit zigzague, est-il malade et à bout de souffle, hospitalisé dans une chambre, seul. Entouré de gens masqués et gantés et lui, peinant à comprendre la situation qui l’emporte. Branché à un respirateur et oublié dans une chambre sans fenêtre, lui qui a besoin de voir l’horizon. Les images se multiplient et ma raison laisse place aux idées noircies au gros crayon feutre de marque COVID. Les larmes coulent et les souvenirs refont surface.

Cet homme aux mains rugueuses de milles métiers, doigts salis par la terre et toujours écorchées par un outil quelconque. Ses mains qui ont caressé nos têtes, maladroitement mais si tendrement. Cet homme habillé de ces vieux pantalons rapiécés et ses chemises à carreaux. Toujours le même linge sauf le dimanche ou la chemise blanche et le pantalon propre bien repassé étaient de mise pour la messe du matin. Priant en silence au côté de ma mère qui chantait de son bord. Le dos vouté par les années et le devoir de nous nourrir, nous, les 5 enfants. Maintenant que nous sommes à notre tour responsable de notre marmaille nous comprenons mieux les sacrifices dont nos parents ont eu à accomplir pour nous faire avancer dans ce monde. La petite maison où nous étions entassés les uns sur les autres. La cuisine faisait en ces temps, office de salle de jeux et de salon et ou les discussions animées étaient journalières et ou mon père y participait par son silence. Il était là, à titre d’observateur et à se divertir de nos idées de voyages et de monde parcourus.  Alors que pour lui, sa femme, sa cuisine et et sa chaise berçante composaient son univers. Il était bien chez lui, se plait-il à répéter. Assis sur la galerie à regarder passer les machines, comme il disait. Le confinement des dernières semaines ne doit pas l’affecter, cet état a toujours était son mode de vie.

Se bercer au côté de ma mère. Cette femme qu’il a aimé toute sa vie, nous a-t-il dit lors d’une de ses très rare allocution d’émotion après le décès de celle-ci. Il s’était ensuite essuyé du revers de sa main les larmes qui lui étaient venues sans son consentement. 

J’hésite à contacter mes frères et sœurs, ils diront que j’exagère encore et que le bonhomme doit bien se débrouiller. Cette expression, le bonhomme, venant de mon frère Réjean m’horripile. La relation entre papa et lui a toujours été tendu, deux être foncièrement identiques avec les mêmes petits cotés timides. Pas étonnant qu’ils se soient toujours un peu regardés de travers.

 Mon cellulaire résonne dans la maison, je cours pour répondre à ce que j’espère être mon vieux père.

Coïncidence c’est Réjean qui m’exprime son étonnante inquiétude face à notre paternel qui ne répond pas.  Le son de sa voix exprime sa tristesse et le même désarroi qui m’habite. Il a contacté les autres frères et sœurs et notre meute s’inquiète. Ils ont tous essayé avec le même résultat, soit celui d’une sonnerie qui n’en finit plus. La technologie du répondeur ne s’étant pas rendu à la maison au désir de mon père, qui trouvait qu’un appel à la fois, ça suffisait.  Il ne sait donc pas, que nous nous affolons. La famille angoisse et la vie nous abrille avec la même courte pointe de désarroi. 

Les ados trop turbulents dans les derniers jours comprennent mon inquiétude et leur attitude se fait plus conciliante et ils s’inquiètent à leur tour. La maison est calme mais tendue.

Je me retire dans ma chambre et je fais ce que je ne fais jamais, je prie. Un peu tout croche, cherchant mes mots. Espérant être entendu par quelqu’un ou par quèque chose. Quand y reste pus rien d’autre comme disait ma mère. Mais y faut ce qu’il faut dans la vie pis une fois n’est pas coutume.

Quelques heures plus tard, je prends mon courage à deux mains et recompose le numéro que je connais maintenant trop bien. Au troisième coup une voix enrouée répond.

– -Popa!!!

–Salut ma pitoune!

 Dieu, il ne m’a pas appelé ainsi depuis des siècles. Je pleure, ma voix tremble.

–Y’avais t’y quèque chose d’urgent? Parce que je reviens de la cabane à sucre de Willy. Tu sais le voisin, le vieux. Bin j’y donne un coup de main depuis une coupe de jours.

Mon père toussote un peu et se racle la gorge, comme d’habitude que je me dis entre deux larmes. Les pires esquisses d’idées noires se dissipent tranquillement et…. J’y pense, le vieux Willy est plus jeune que lui !!!

–Pis tu sais bin qu’à cause du maudit virus on garde nos distances un brin. Pis tu sais -tu quoi? On couche à cabane comme dans le bon vieux temps avec des vieilles couvartes. On s’amuse comme des enfants. Chu revenu me chercher du linge, me laver un peu pis j’y retourne au plus sacrant. J’veux pas qu’y arrive un accident.

Quelques secondes de silence, une éternité de joie.

–Pis toé ma fille comment ça va?

…..

Marc Desjardins

Avril 2020

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