Non, ne déchire pas cette lettre

Par Josée Pilotte
Non, ne déchire pas cette lettre

Au hasard d’une intense recherche pour retrouver l’écharpe bleue que Chéri m’a offerte lors d’un voyage en Europe, je suis tombée sur cette boîte toute défraîchie et poussiéreuse remisée il y a très longtemps.

J’ai hésité de longues minutes, détournant même mon regard, cherchant plutôt cette foutue écharpe pour laquelle j’ai un attachement sentimental, mais j’ai finalement cédé. Au diable le foulard, me voilà assise en indien au fond de ma garde-robe à pleurer mon adolescence.

 

Tous mes journaux intimes y étaient.  De la 6e année au secondaire 4. J’ai abandonné par la suite, mais j’ignore pourquoi. J’en ai ouvert un au hasard et je me suis mise à lire mes états d’âme. My… my… cela se résume un peu comme suit: «Je l’aime. Il m’a finalement embrassée. On a cassé. Me suis (encore) chicanée avec ma mère. Je suis en pénitence pour une semaine. Sylvie m’a dit que… Je l’aime. Il m’a finalement embrassée…» Bref: mon adolescence a beaucoup tourné autour du french-kiss, si vous voyez ce que je veux dire!

Dans le fond de cette boîte, il y en avait aussi une autre, celle-ci joliment enrubannée et décorée de quelques cœurs rouges dessinés ici et là. Dans cette boîte se trouvait des dizaines et des dizaines de lettres que j’avais reçues durant mon secondaire. Pas des lettres d’une cousine lointaine, mais plutôt des lettres de mes ami(es), de mes chums, qui avaient partagé les mêmes classes, la même école que moi. Bref: c’était à une autre époque et moi je ne pouvais plus de lire tous ces mots si joliment écrits à la main sur du papier fleuri.

Oui une autre époque où il n’existait ni Facebook, ni Twitter, ni Mail, ni texto…

Non, uniquement le bon vieux papier et le stylo Bic.

Je me suis mise à lire ce paquet d’émotions qui résumait si bien l’adolescente que j’étais. Ça m’a fait réaliser qu’avant nous avions un rapport aux mots plus intime. Les mots étaient en quelque sorte l’extension de nous-mêmes, l’expression de notre pensée.

Oui, il y avait là dans ces lettres oubliées une partie de mon âme écrite à l’encre bleue.

 Aujourd’hui, le rapport aux mots est désincarné, il est virtuel.

Nous sommes dans l’instantanéité: on expulse les mots comme si on voulait s’en débarrasser comme si c’était une maladie honteuse.

L’avènement de toutes ces technologies ont-elles amélioré la qualité des communications, la qualité des rapports entre les individus? Je ne suis pas certaine.

Aujourd’hui la facilité avec laquelle on s’envoie chier, de casser avec son chum, ou exprimer une émotion doit être écrite en moins de 140 caractères ou sur Facebook devant le monde entier. C’est facile, tu n’as même plus besoin de savoir écrire, on décode, on interprète. Et si tu es con, et bien là, tu as de bonnes chances d’atteindre un niveau de popularité digne des grands de ce monde.

 Avant, la lettre imposait un rapport au temps à l’échelle humaine, ce temps qui à la fois intensifiait l’émotion et la relativisait aussi. La lettre imposait une forme de pudeur et d’intimité dans le choix des mots. La lettre permettait à la fois un exercice d’introspection et de recul.

Aujourd’hui notre rapport est dématérialisé avec la venue des communications virtuelles. Aujourd’hui la machine technologique rend l’Homme irresponsable de ses mots une fois qu’il a pesé sur «send», comme si les mots une fois envoyés dans le cyberespace ne nous appartenaient plus, étaient vides de conséquence. On s’en fout totalement en fait.

On n’a qu’à voir toutes les «dérapes», l’escalade d’agressivité et de frustration, vues sur le net pour comprendre qu’on a beau avoir «technologiquement» évolué en permettant à monsieur et madame tout le monde de s’exprimer librement devant un auditoire, il n’en demeure pas moins que cette soif d’être lu et reconnu, nous rend trop souvent bête et méchant.

 Ces petites lettres trouvées au fin fond d’une boîte n’étaient certes pas les lettres de la comtesse de Ségur, mais elles avaient le mérite d’ancrer une émotion qui des années plus tard a su raviver la même intensité qui m’habitait jadis.

Okay!, j’avoue, elles ont suscité quelques fous rires aussi!

Dans cette ère technologique, virtuelle, où nos sentiments sont garrochés en 140 caractères, que restera-t-il de nos émotions, de nos mots, autrefois écrits dans des parchemins aux rebords brûlés, dans des lettres d’amours, dans des livres?

Le nouvel adage ne sera-t-il pas maintenant: «Les paroles s’envolent et les écrits… aussi.»

 

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