La tentation d’une île

Par Josée Pilotte

Je dis toujours que la seule et unique raison pour laquelle je me fais chier à travailler comme une forcenée depuis des années c’est de pouvoir voyager. M’arrêter, prendre le large deux ou trois fois par année. Depuis ma jeunesse je suis fascinée par les grands explorateurs, ceux qui parcourent le monde dans ses moindres recoins. Voyager toujours un peu plus léger, toujours un peu plus loin… Messemble que photographe pour le National Geographic c’est le plus beau métier du monde; ça ou anthropologue. C’est pour moi carrément fascinant. Pourtant je n’ai pas eu de parents aventuriers ou qui aimaient voyager. Le plus loin que nous sommes allés c’était à Plattsburgh. En camping. J’avais capoté.

J’ai bien eu un oncle baroudeur, un genre d’artiste qui – au grand désespoir de mes grands-parents! – partait pendant plusieurs mois se perdre au «six» coins de la planète. On était dans les années ‘60. Je le vois encore arriver en djellaba, sandales de cuir aux pieds, les cheveux longs, l’air joyeux. Je trouvais qu’il ressemblait à personne. Il ressemblait à Jésus. Il était pour moi un grand mystère, et me rapportait des trésors qui m’ont fait rêver.

Plus tard j’aurais eu l’occasion de lire les récits de ce Jack Kerouac familial.

Je dis toujours que la seule et unique raison pour laquelle je me fais chier à travailler comme une forcenée depuis des années c’est de pouvoir voyager. Je sais portant que c’est à la mode de se dire qu’on est fasciné par son travail, d’en ramener même le soir, le week-end, en vacances. C’est à la mode d’être brûlé, de faire un burn-out (au moins un!), de ne pas voir le boutte du boutte, mais de «tripper tellllllleeeement sur sa job»…

J’aime mon job, j’aime mon boss (ben oui, c’est moi!), mais au fond je suis une grande fainéante qui, tout en tapant sa chronique de retour de voyage, rêve déjà à son prochain départ.

Mon dernier fut en tous points parfait. Du bonheur rien que du bonheur. Des paysages à couper le souffle, des chemins sinueux qui semblent se perdre dans l’azur de la mer – ou peut-être était-ce l’azur du ciel? Le blanc du crépi, le bleu des dômes, l’ocre des rochers, les eaux translucides, les criques cachées comme des secrets. Et puis les saveurs qui épousent le décor: sardines, feta, tomates, huile d’olive. Le chapelet des îles qu’on égraine au gré de nos humeurs. La litanie des chapelles déposées ici, là, partout, comme autant de rappels que Dieu existe… comme si le décor lui-même n’était pas déjà une démonstration perpétuelle de son existence!

Fiston qui s’envole en scooter. Fiston qui raconte le soir son moment de liberté face à l’immensité, porté par les vagues de courants chauds.

Du bonheur, rien que du bonheur.

Qu’en garderont-ils, mes enfants, de ces voyages?

Développeront-ils la sensibilité et la curiosité du Citoyen du monde?

L’héritage que j’aimerais leur léguer c’est les milliers d’images, de visages, de parfums dont ils auront eu la chance de s’imprégner en côtoyant d’autres ailleurs. Et qu’ils sachent que ces autres ailleurs portent aussi d’autres possibles.

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