Polytechniquement incorrect

Par Josée Pilotte
Polytechniquement incorrect

Je ne sais pas trop pourquoi je tenais tant à ce que mon fils regarde le film. Je ne comprends toujours pas. Mais je voulais qu’il s’asseye là, à mes côtés, et qu’il regarde. Comme seul un homme peut regarder.

J’ai pourtant attendu qu’il sorte en DVD avant de me précipiter chez Vidéotron pour le louer. C’est bien parfois d’attendre. Mais l’évidence nous pousse parfois à choisir ça plutôt qu’autre chose. Bref, lundi soir, je me suis tapé avec mon ado de presque seize ans le film Polytechnique.

Je ne suis pas différente des milliers de gens qui ont vu ce film. J’ai été bouleversée. Muette du début à la fin, presque sans émotion, je me suis sentie comme un voyeur caché derrière ses jumelles, derrière la pudeur du noir et du blanc des images, observant le noir du sang des victimes, observant le blanc du vide.

Presque vingt ans après ce drame socialement inacceptable, le malaise persiste et ce, même si tout a été dit, et même si le film ne dit rien de plus. D’ailleurs, le film, que dit-il réellement? Alors pourquoi en attendre plus de son ado? Le mien n’a rien dit. Pourquoi? Franchement je n’en sais rien, rien qui s’explique consciemment du moins.

Mais. Mettons que l’on philosophe un peu, je dirais que je voulais qu’il voit ce que «moi» je vois. Qu’il voit que j’aurais pu être l’une de ces quatorze femmes-là, tirées à bout portant par un fou furieux, il y a de ça maintenant 20 ans. J’aurais pu.

Je voudrais qu’il comprenne que comme mère tu ne veuilles pas d’un ado attardé. Que tu ne veuilles pas qu’il sombre dans la drogue soit par désespoir soit par manque d’émotions fortes. Que tu ne veuilles pas qu’il écoute de la musique «gangsta rap», qu’il consomme de la «hard porno» à longueur de journée. Tu ne veux pas qu’il n’ait qu’une dizaine de mots à son vocabulaire (full, trippant, de kessé, tsé genre, euh…) Tu ne voudrais pas qu’il fasse partie d’un gang de rue. Tu ne voudrais pas que son but dans la vie soit de coller une balle dans l’cul de son voisin. Non, tu ne veux pas de ça pour ton enfant.

Tu voudrais plutôt qu’il s’indigne devant tant de violence, d’injustice, et devant toute cette souffrance humaine. Tu voudrais qu’il comprenne que c’est un devoir de s’indigner dans une société qui a perdu le sens de l’indignation. Une société qui met les gens et les pensées dans des cases (il ne faut pas que le X dépasse du cadre) et où il ne faut surtout pas manifester trop fortement son dégoût.

Je voulais qu’il comprenne que c’est arriver pour vrai et que la Violence, même celle à laquelle on s’habitue trop aujourd’hui marque. Il y a toujours un avant et un après la Violence. Nous ne sommes plus les mêmes.

Tu voudrais qu’il ait cette sensibilité-là, au même titre que tu voudrais qu’il comprenne que manger des brocolis c’est bon pour la santé. Comprend-t-il? Moi, je ne comprends toujours pas pourquoi je tenais tant à ce qu’il s’asseye à mes côtés pour écouter le film Polytechnique.

Vingt ans plus tard, je le dis, ne reste toujours que ce mot: Pourquoi?

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