Saloperie de faucheuse

Par Stephane Desjardins

opinion…tranchée

– Tu sais qui je suis?
– Oui, tu es ma mort.
– Viens, suis-moi.

C’est ainsi qu’Eurydice suivra la Princesse – la Mort – au royaume des ombres. Les deux traverseront le Miroir sans mot dire. Mais Orphée défiera le cours normal des choses et, enfilant les gants laissés négligemment par la Mort sur le lit de sa Belle disparue, traversera lui aussi chez les trépassés pour ramener sa compagne à la vie. Non sans subir le courroux du Tribunal.
Émus, les juges accorderont toutefois cette faveur à Orphée. Mais non sans condition: les deux amoureux pourront retourner chez les vivants. Non sans condition. Tel que le reprend Jean Cocteau dans son film, les regards d’Orphée et d’Eurydice ne pourront jamais se croiser! Sinon, la belle retournera chez les morts. Pour de bon.

Car le Tribunal est formel: on ne bouleverse pas l’ordre naturel des choses. Et la Mort doit faire son boulot sans entraves.

Elle l’a fait le 7 mai dernier, cette salope. À 19h et quelques minutes. Après l’avoir laissé râler pendant des heures, même s’il eut accepté la délivrance et attendue son arrivée, elle l’a fait ultimement souffrir quelques heures de plus. Juste pour marquer son point. Juste pour bien se faire comprendre que c’est elle qui a toujours le dernier mot.

Le 7 mai, mon père, Paul Desjardins, designer architectural, bâtisseur, amant de la Vie et du soleil, amoureux d’une seule femme, père de famille responsable, créateur sérieux, mélomane confirmé, a pris la main de la Mort.

Et ils sont partis.

Mon père a quitté ce triste monde d’une façon triste. Au bout de son énergie. Vaincu par cette saloperie d’existence faite de retournements de sort qui ne sont pas bienvenus et de déceptions douces-amères qu’on avale de travers, pendant des années.

Mon père a quitté ce monde alors qu’il n’était plus l’ombre de ce qu’il avait été. Un homme fier, énergique, déterminé, mû par cette multitude de projets qui font de vous un homme.

Mon père est parti sans rien nous dire, à mon frère et à moi. Comme s’il avait choisi le moment d’appeler sa mort. Comme si c’était son affaire personnelle.

Mon père a toujours fait les choses comme il l’entendait. Peu importe les conséquences. Il a fait des choix heureux. D’autres discutables. On ne résume pas une vie de cette manière. Mais il a souvent payé pour ses choix et trop rarement récolté les dividendes. Il a beaucoup ri mais aussi souffert plus souvent qu’à son tour.

Pour ceux et celles qui ne l’ont pas encore compris, la vie est une injustice. Un spasme illogique contre le destin. La vie n’est qu’un passage du vide au vide, de la poussière à la poussière. La majorité trompe cette implacable, insoutenable certitude en acceptant le mythe de l’après-vie et de ce royaume improbable qui accueille le repos de l’âme. Voilà le parfait réconfort du mortel. L’illusion grandiose de la Foi.

Mon père n’aimait pas le religieux. Il détestait les hommes de Dieu. Son mépris pour ceux qu’il qualifiait d’hypocrites était sans fin. Il ne reniait pas l’existence même de Dieu. Mais il ne s’identifiait pas à lui. Comme une sorte d’indifférence.

Mon père était plutôt tourné vers la matière. Il fabriquait des meubles, concevait des espaces, bâtissait des maisons, des édifices, de la durée. Il aimait les volumes et les formes. Il abritait les vivants.

Mon père a bâti des maisons, conçu des usines, des hôtels, érigé des hôpitaux et même des églises! Il aimait la compagnie des intellectuels tout aussi bien que des ouvriers. C’était un gars terre-à-terre. Loin du Ciel.

Il se satisfaisait de dessiner ce qu’il allait bâtir par lui-même. Ou confiait ses plans aux autres. Mais il a toute sa vie manié ses outils. Une de ses plus grandes fiertés avait été d’obtenir l’admiration d’un beau-père récalcitrant qui se trouvait aussi à être maçon. Il avait érigé un fameux mur de pierre, qui soutenait son chalet de Saint-Sauveur construit avec des restants de chantier. Mon grand père, qui se méfiait de ce gendre qui étudiait le dessin avec Borduas, avait été ébahi par l’ouvrage de cet amateur, qui ne savait pas faire fortune. Car en plus d’être massons, mon grand père maternel était aussi commerçant. Alors que mon père, étudiant en design architectural, savait pourtant manier la truelle et le marteau.

Mon père a ensuite bâti de grandes choses. Il a même touché à des gratte-ciels et des cathédrales! Pratiquement toute sa vie, il a dessiné ou supervisé des chantiers. Il a eu le privilège de construire la modernité d’un peuple qui venait enfin de se sortir de sa grande noirceur.

Mon père était l’homme d’une seule femme. Il a connu un amour hollywoodien, incommensurable, immédiat et tenace; un amour profond, une sorte d’alliance contre l’Univers, une aventure tranquille au travers du siècle. Avec Claire, sa Claire, ma mère.

Leur amour s’est rapidement mué en certitude. Il n’a jamais été inquiété.

Mon père était un homme véritable. Au sens traditionnel. Il apportait le pain et la sécurité. Il dégageait la dureté. Il n’a jamais élevé la voix. Il ne pleurait jamais. Jusqu’à ce que le destin démolisse la seule chose à laquelle il tenait : l’idée qu’il puisse vieillir en paix avec sa Dulcinée.

Mais la saloperie de Mort l’a dépossédé de ses dernières certitudes. Avec trahison, elle a fait disparaître à petit feu, comme s’il s’agissait d’un complot, comme une torture, l’amour de sa vie sur plus d’une décennie. La Mort a fait glisser Claire dans le Néant grâce aux volutes sournoises de l’Alzheimer. Il l’a vu partir comme la poussière d’un sablier qui compte les décennies. Et il n’a jamais accepté cette injustice, ce deuil d’un être qui n’est pas encore parti.
Ça lui a brisé le cœur, au propre comme au figuré. Cet homme qui ne pleurait jamais fut englouti de désespoir. Il pleura enfin sans comprendre qu’il n’obtiendrait pas de réconfort. Il a finalement dû subir deux pontages. Et comme il se remettait du choc, la Vie lui a fait un autre coup de cochon. Cet homme qui n’a jamais fait de mal à personne s’est vu privé de mobilité. Paralysé du côté gauche, il a dû réapprendre à écrire et dessiner de la droite. Grande gueule, il a dû réapprendre à parler. Gastronome, il a dû réapprendre à manger. Fidèle, il a toutefois accompagné sa Dulcinée jusqu’à l’entrée du domaine des trépassés. Jusqu’à ses derniers jours, il a refusé d’accepter ce destin qui fut le sien. D’accepter le sort qui fut fait à sa femme. D’accepter ce maudit ACV qui lui a fauché quinze ans d’une vie d’homme fier, autonome et actif.

Mon père a fini par accepter son sort et connu la paix. Il a fini sa vie sans bruit, dans la discrétion, à l’écart. Cet homme qui a côtoyé ministres, milliardaires, vedettes, scientifiques et ouvriers, qui fut proche de Chagall et de Riopelle, s’est retiré de la vie comme il l’a fait de la société. Il a passé ses dernières années loin du tourbillon souvent idiot du quotidien des masses urbaines, dans une sorte d’existence contemplative de la Nature. Loin de la ville, qu’il a fini par exécrer, loin de la bêtise de ses semblables, il a fini par se complaire dans son bout de forêt de Sainte-Marguerite, à méditer sur de nouveaux projets qu’il n’aura jamais pu concrétiser. Car même démoli, même diminué, même reclus dans sa chaise roulante, il aura dessiné d’improbables maisons, d’impossibles demeures, d’irréalisables domaines, en entretenant la certitude qu’il les bâtirait un jour. Par lui même. Jusqu’à quelques semaines de la mort.

Lui qui craignait ce dernier voyage vers le néant l’a finalement accueilli avec soulagement. Et il est parti à son heure. Il nous a laissés, mon frère et moi, soulagés mais abasourdis. Et secoués par le caractère inéluctable de notre destin à tous. Nous voici orphelins. Seuls nos souvenirs et quelques menus objets ou photos nous rappellent désormais que nous avons déjà eu un père. Et qu’il était un grand homme.

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