Un secret

Par Stephane Desjardins

Le poids des origines

La guerre, ce n’est jamais propre. Lors­qu’un pays est envahi et dominé par une puissance étrangère, les gens font leurs choix, selon leurs convictions et leur éthique, pour survivre. Certains résistent. D’autres collaborent. Quelques-uns se démarquent par leur zèle, des deux côtés de la clôture.

Durant la deuxième guerre mondiale, de nombreux français ont tellement bien collaboré avec les Allemands que des milliers de Juifs additionnels se sont retrouvés dans les camps de la mort. Une réalité épouvantable avec laquelle la France se sent, cinquante ans plus tard, encore mal à l’aise.

Dans le film de Louis Malle, une phrase traduit d’ailleurs ce sentiment. Devant l’insécurité permanente de Juifs de la France occupée, certains croyaient que les Français allaient les protéger. Comme le personnage de Maxime (Patrick Bruel), qui affirme que la France est le pays des droits de l’homme. «Et l’affaire Dreyfus, elle s’est déroulée en France, n’est-ce pas?», lui répond-on illico. Plus tard, le personnage joué par Yves Jacques cite un grand facho français: «Nettoyez-moi cette racaille. Et n’oubliez surtout pas les enfants.»

Le plus troublant dans ce Secret, c’est qu’il est inspiré de faits et de personnages réels. Pourquoi troublant? Non pas par la gravité du récit, mais parce que des êtres humains se distinguent ici par leurs petites saloperies et leur désespoir, qui aboutiront à des tragédies en série. Et on dirait que ce côté sombre de l’être humain persiste. Qu’il est imprégné dans notre psyché. Que le vernis de civilisation ne permet pas de nous en débarrasser. Mais la civilisation est un vernis, justement.
À la toute fin du film, un des personnages principaux circule dans un cimetière pour chiens. Ce qui m’a rappelé cette histoire de bateau rempli de réfugiés chinois, amarré dans le port de Vancouver il y a une dizaine d’années. L’opinion publique, effrayée, s’était liguée contre les Chinois. C’étaient pourtant des centaines de personnes mal nourries et terrorisées. Les gens de la Côte Ouest voulaient que les Chinois soient renvoyés chez eux. Mais il y avait deux chiens sur le bateau. Les autorités avaient reçu des dizaines d’appels de gens qui voulaient adopter les chiens. Mais personne ne voulait adopter les Chinois. Miller s’est inspiré d’un livre autobiographique du psychanalyste Philippe Grimbert. Ce dernier découvre un effroyable secret de famille alors qu’il part réconforter son propre père, qui vient de traverser un petit drame personnel. Grimbert en profite pour échanger sur ce fameux secret avec son paternel; secret qu’il a découvert à la fin de sa propre adolescence, grâce à une amie de la famille. Et c’est ce secret, qui couronne l’histoire de toute une famille qui a traversé la guerre, que nous découvrons à travers une série d’habiles blashbacks.

Car Grimbert ne l’a pas eu facile. Le genre de petit garçon que l’on sélectionne en dernier quand vient le temps de faire les équipes de ballon chasseur. Frêle, plutôt intellectuel, il aura une enfance ponctuée par les déceptions de son père envers lui. Évidemment, il sort marqué de telles expériences. Mais il est loin de se douter que l’attitude du paternel cache une douleur encore plus grande. Liée à ce terrible secret qui remonte aux années de guerre.

Les interprètes sont tous magnifiques (Cécile de France, Julie Depardieu et les autres). Et le dénouement bouleversant. Avant de porter sur le devoir de mémoire, ce film s’attarde beaucoup aux questions d’identité et, surtout, sur la façon dont chacun s’adapte à des événements qui le dépassent et qui, par leur côté inimaginable, nous confrontent à cette part d’humanité en chacun de nous. Humanité qui est souvent sacrifiée par la méchanceté, l’idéologie et l’intérêt.

Avec la Shoah, les Nazis se sont justement acharnés à éradiquer l’humanité qui se trouvait en chaque Juif. Pour mieux les exterminer. Le film illustre avec brio que ceux qui collaboraient avec le nazisme avaient, eux aussi, perdu leur humanité. Et le prouvaient par leurs actes dans le quotidien.

Encore de nos jours, les exemples ne manquent pas pour nous indiquer qu’il y aura toujours de ces gens, de ces collaborateurs, autour de nous. Prêt à sacrifier autrui pour un peu de pain, de confort ou de prestige. Prenez certains incendies à Val-David…

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