La mort du club

La mort du club
Jean-Claude Tremblay
Actualité

Je suis encore sous le choc. Ça vient d’arriver, il y a à peine quelques semaines. Je passais en voiture dans la Vallée, échevelé, le visage perlé, 38 degrés, lorsque je les ai aperçues; d’urgence j’ai freiné ! Faut dire qu’une grosse pancarte rose et une autre jaune, même au loin, ça secoue. J’entre dans le stationnement, je descends de la voiture et me précipite devant l’entrée de la bâtisse pour y lire: « Vente de fermeture ». Ce cauchemar, il était écrit au crayon-feutre noir, sur ces panneaux artisanaux et fluo, collés dans les vitrines de ce jadis populaire club vidéo.

Mon hémisphère gauche prend tout de suite le relais et déploie haut et fort son mécanisme de défense, tentant ainsi de combler ce vide, cette détresse, évidente, mais inexpliquée. « Tu connais bien les affaires, tu sais que c’est l’offre et la demande, la loi du marché, l’évolution technologique, les habitudes de consommation, les mœurs », bla-bla-bla, déblatéra mon intellect cartésien, qui ne réussit pas à palier le malaise que ressent mon âme. Je vais me rasseoir dans l’auto, débiné, et c’est là que les images commencent à défiler.

Distributeurs du septième art

Je pense que ça s’appelait « Télécino » ou quelque chose dans le genre; c’était le petit club vidéo à même le dépanneur à Prévost, à l’angle de la 117 et de la place Lesage. À vélo j’y allais, fier de ramasser mon VHS de la série « Y a-t-il un pilote dans l’avion ? » ou Karaté Kid, en prenant soin de prendre une réserve de jujubes à 1 cenne, que je mettais dans un petit sac en papier brun. Puis j’ai souvenir qu’à la même époque, à une soixantaine de kilomètres au sud, je me rendais chaque fin de semaine pour visiter mon père, par autobus Limocar. Mon «magasin de jouets » à moi, il s’appelait le «Club International Vidéo Film », juste à côté de Berri de Montigny. Dans le même registre, il y avait aussi le MovieLand, un petit club vidéo situé dans le complexe La Cité, à La Place du Parc, le fief du paternel.

Puis, des années plus tard, je me perdais volontairement à la célèbre Boîte Noire rue Saint-Denis qui, sans le savoir, contribuait à forger ma culture générale. J’ai toujours aimé l’expérience d’être dans un club vidéo, où même Bud Spencer et Terence Hill contribuaient à me faire découvrir le monde! Chaque fois, j’anticipais le moment, de la visite en magasin au visionnement, chaque fois, j’étais fébrile en dedans. Puis, un jour, y’a eu les enfants, pour qui une virée au club était aussi un véritable événement, un où il fallait se battre pour ne pas ressortir avec l’équivalent de 12 heures de visionnement! « Allez, on va au club, Papa… Allez, s’il te plaît, c’est la fin de semaine! » Quand c’était oui, c’était la frénésie! Une heureuse course dans les allées, où on consultait les pochettes des classiques et des nouveautés, tout en humant le maïs soufflé. C’était hier. Aujourd’hui, c’est fini.

Un important rite de passage

Si vous pensiez que louer un film c’était banal, détrompez-vous, c’était un rituel social! La série d’actions nécessaires pour s’y rendre physiquement tous ensemble, les discussions démocratiques pour statuer sur le choix final, les friandises qui accompagnaient le moment, quel film on allait écouter en premier, etc., etc. Dans tous les cas, seuls ou en groupe, c’était une activité qui faisait office de rite de passage, ô! combien nécessaire dans cette société où tout va toujours trop vite.

Une anomalie

« Hein, sérieux? Tu es déçu pour la fermeture de ton club vidéo?! T’as pas Netflix? Puis le streaming sur Internet, tu y as pensé? C’est la même affaire, mais c’est plus vite! », de dire mon entourage. C’est alors que j’ai compris… l’anomalie, ce n’était pas la fermeture, c’était moi. J’ai beau être techno et aimer au plus haut point le confort, l’aisance et la convivialité que procurent ces avancées, mais ce ne sera jamais la même expérience, et ce départ me rend vraisemblablement nostalgique, car il est associé à une tonne de souvenirs.

J’en conclus que le plaisir est surtout dans l’anticipation et dans le parcours, et rarement dans l’objectif ou dans sa finalité. Faut prendre le temps, car la gratification instantanée, celle que nous nous abrutissons à chercher, est illusoire et non fondée. Traitez chaque moment de votre vie comme un événement et non une banalité, puis chaque jour, vous serez émerveillé.

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