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Le cheval blessé d’un coup d’épée

Par Production Accès

La recherche en histoire est avant tout une rencontre avec le temps, avec la mort.

Les historiens vivent dans les cimetières dont ils doivent en ressusciter les morts, ranimés leurs paroles, leurs gestes et leurs intentions. Pour ce faire ils doivent bénéficier de la complicité de l’archive, la grammaire de l’historien. Avec celle-ci ils ont une relation sensible, presque sensuelle, témoin essentiel pour une reconstitution structurée du passé.

Le grand historien Jules Michelet, sur le ton de la confidence disait que lorsqu’il arpentait les couloirs des Archives nationales de France au milieu de ces immenses dépôts d’archives: «que celles-ci lui parlaient…»

Figure de style bien sûr, mais cette métaphore n’était pas tout à fait farfelue car l’historien a pour premier geste de questionner l’archive, qui l’a écrit, quand, pourquoi, peut-il s’agir d’un faux?

Bref, la pièce de papier n’acquière le titre de document d’archive qu’après un interrogatoire digne d’un tribunal d’inquisition. Le temps nécessaire et les efforts requis dans les dépôts d’archives par «le travail de la lime et de la loupe» disait Lionel Groulx, sont souvent récompensés par les connaissances acquises, les découvertes et surtout l’émotion. À ce sujet j’aimerais vous faire part d’une rencontre avec une historienne que je fréquente assidûment… Arlette Farge. Dans un de ses derniers livres «Le goût de l’archive» elle nous relate deux découvertes fascinantes alors qu’elle colligeait, lors d’un dépouillement d’archives, des faits de la vie quotidienne à Paris au 18ième siècle, Arlette Farge étant une spécialiste de cette période.

Laissons la nous expliquer ce qui advint: «Un matin à la bibliothèque de l’Arsenal, du linge sous les doigts: rêche douceur inhabituelle pour des mains accoutumées à présent au froid de l’archive.

Du linge blanc et solide, glissé entre deux feuilles, recouvert d’une belle écriture ferme: c’est une lettre. On comprend qu’il s’agit d’un prisonnier de la Bastille, depuis longtemps enfermé.

Il écrit à sa femme une missive implorante et affectueuse et profite de l’envoi de ses hardes au blanchissage pour y insérer ce message. Anxieux du résultat, il demande à sa blanchisseuse de bien vouloir en retour, broder une minuscule croix bleue sur un de ses bas nettoyé; ce sera pour lui le signe rassurant que son billet de tissu a bien été reçu par son épouse. Retrouvé en archive, le morceau de linge dit à lui seul qu’il n’y eut certainement pas de petite croix bleue brodée sur le bas blanchi du prisonnier…» L’archive ici avec cette présence inattendu d’une pièce d’étoffe égarée ou probablement plus certainement glisser dans ce dossier parce que l’on ne savait qu’en faire, témoigne quelques siècles plus tard entre les mains de l’historien, du pathétique, de la souffrance, et de la solitude d’un prisonnier à la Bastille. L’autre exemple tout aussi surprenant et particulier en étonnera plusieurs: «Un petit cadeau d’archives survient de surcroît à la date du 18 janvier 1766: plainte portée à propos d’une dispute place des Victoires, entre un maître et un cocher de fiacre, dont l’un des deux chevaux a été blessé d’un coup d’épée. On y apprend que Paul Lefèvre cocher de place, a vu un cabriolet attelé d’un cheval dans lequel il y avait un monsieur qu’il a appris «être le marquis de Sade et son domestique»; qu’il s’est arrêté pour laisser descendre son client, ce qui empêchait le cabriolet de continuer sa route.

S’en est suivie une dispute; le marquis de Sade descendu lui-même, porta des coups d’épée sur les chevaux et une pointe dans le ventre d’un cheval. L’affaire se régla à l’amiable; le marquis de Sade puisque c’est bien de lui qu’il s’agissait, paya 24 Livres pour «le paiement du cheval blessé et le temps de sa guérison». En bas de la pièce judiciaire est apposée la signature du marquis. Inattendu plaisir de soudain rencontrer Sade englué, place des Victoires entre un cocher et son cabriolet; sorte de saisie au vol d’un personnage appartenant d’abord à la littérature et aux fantasmes. Voici le marquis dans ce qui fit sa réputation: violence gratuite, la pointe de l’épée flanquée dans le ventre d’un cheval.

Ce détail sans importance confirme si bien le caractère maudit du personnage qu’on en vient à douter de cette trop belle trouvaille et pourtant tel fut le cas.»

Le lecteur s’interroge peut être, si de ma part j’ai eu une rencontre privilégiée avec l’archive, une découverte quelconque, un instant magique, un apport à l’Histoire du Québec.

La réponse est oui et je vous en ferai une relation détaillée dans la prochaine chronique.

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